L’art, une passion

Invitée à intervenir auprès des guides aspirants au Musée des beaux-arts de Montréal, j’ai d’abord commenté la genèse de mon intérêt pour l’art, puis, j’ai suggéré quelques pistes pour «donner à voir» l’art visuel. Le texte reprend mes propos.

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L’art, une passion

Mon intérêt pour l’art est presqu’aussi vieux que moi. Comment l’expliquer ou le comprendre? Comment s’est-il matérialisé auprès des institutions culturelles?

Quelques intuitions et faits 

Mon père était photograveur et racontait continuellement le visuel. Il était aussi un contemplatif qui prenait le temps et beaucoup de plaisir à verbaliser avec moult détails. Ma mère et ma grand-mère avaient un sens aigu du beau en tout. Ce n’est pas parce que j’étais non-voyante que ces personnes se sont tues. Ma passion du beau et de l’image a probablement pris racine dans cet environnement familial.

Dès les débuts de ma scolarisation, j’ai été plongée dans l’univers de la musique qui n’a eu de cesse de m’habiter et de me nourrir. L’enseignement de la musique a été ma carrière principale. S’y est greffés mon implication dans d’importants projets de recherche sur l’analyse de l’image visuelle dans le but de définir des normes pour baliser l’élaboration de représentations tactiles de l’image à des fins pédagogiques : https://nicoletrudeau-toutvoir.quebec/#!/category/image-a-toucher

Passionnée par l’expression artistique, j’étais curieuse d’établir des liens, des parallèles entre les diverses formes d’art à l’intérieur d’une même époque. Cette aspiration était telle que si cela m’avait été accessible, je me serais investie dans l’histoire de l’art comparée tellement je crois que les réalisations artistiques témoignent de l’âme d’une société et d’une époque.

Nourrie de la sorte, ma fréquentation des musées est un besoin. J’ai tenté de faire connaître, comprendre et partager ce besoin. Un aveugle au musée, cela peut avoir plus de sens qu’il n’y paraît.

Le chemin a été long et ponctué d’embûches. Sensibiliser le milieu muséal à des accès différents à l’art visuel ne va pas de soi. Il y a 30 ans que j’interviens ponctuellement au Musée des beaux-arts de Montréal, entre autres, pour demander un accueil dans le sens plénier du terme. Il y a eu de très satisfaisantes visites occasionnelles. Mais, c’est en janvier 2015 que «le dégel» s’est matérialisé. C’est depuis cette date que le Musée propose aux non-voyants et malvoyants une visite guidée dans la collection permanente et une visite guidée de l’exposition temporaire en cours chaque mois. L’offre régulière est donc de 24 visites par année. Au-delà de ma persévérance, je reçois cette initiative comme un véritable miracle.

Pour faire de ces visites des événements et des expériences enrichissantes tant pour les visiteurs que pour les guides, le Musée a initié des rencontres d’information, de sensibilisation et d’expérimentation pour familiariser les guides aux besoins et attentes des visiteurs non-voyants et malvoyants. Cette initiative joue un rôle essentiel dans la qualité de la communication entre le guide et les visiteurs.

Quelques pistes pour donner à voir l’art visuel à des personnes qui voient mal ou qui ne voient pas du tout, au premier niveau.

Pour accepter de présenter des tableaux à des gens qui ne les voient pas comme tout le monde, il faut adhérer à l’idée qu’il y a plus d’une façon de voir. Il est primordial de penser le mot voir au-delà de son sens premier.

C’est ici que les guides jouent le rôle de «passeurs». Ce rôle exige une réflexion, une approche et un rythme particuliers que je vais tenter d’esquisser.

«Donner à voir», c’est permettre au visiteur de recréer l’oeuvre en lui fournissant, élément par élément, les composantes de l’œuvre. C’est lui donner, de façon ordonnée et structurante, les pièces du casse-tête. C’est lui proposer et lui faire suivre un ou plusieurs parcours à l’intérieur de l’œuvre.

La description verbale aura avantage à être précise et structurée. Le mot juste et l’économie des paroles servent généralement mieux la compréhension du propos.

Prise de conscience essentielle à intégrer 

Le regard donne un accès immédiat et global à l’objet regardé, alors que l’ouïe et le toucher appréhendent les éléments du discours auditif et tactile de façon séquentielle et progressive. Donc, devant une œuvre, les visiteurs non-voyants et malvoyants ne savent rien de ce qui est devant eux, alors que les visiteurs voyants ont déjà pris possession de l’image. Cette réalité exige qu’il faille donc :

– Toujours commencer par identifier l’objet regardé (tableau, sculpture, installation, etc.);

– Spécifier les dimensions, le format et les matériaux;

– Nommer le sujet ou la thématique (portrait, paysage, marine, scène champêtre, intérieur bourgeois, nature morte, etc.);

– Communiquer les informations historiques et biographiques.

De telles informations initiales constituent, d’une certaine manière, une mise en scène ou en situation. Pour procéder à une description détaillée :

– Informer du mode de latéralisation utilisé (en fonction du tableau ou en fonction de l’observateur) et être constant dans ce choix;

– Situer avec le maximum de précision les éléments dans l’espace;

(Suggestion : procéder comme si on indique à une personne où disposer des objets sur une surface ou des meubles dans un espace. En écoutant, le visiteur non-voyant fait dans son esprit un travail de reconstruction. Dans ce processus, être le plus ordonné possible compte tenu de la composition de l’œuvre. Éviter l’éparpillement spatial.)

– Autant à partir du plan d’ensemble que pour chacun des aspects abordés, le traitement suggéré va du général au particulier;

– Il n’y a pas d’interdit dans les thèmes à commenter dans les descriptions. La lumière et la couleur sont des réalités dont les non-voyants, à défaut d’y avoir directement accès, se souviennent ou auxquelles ils ont associé des perceptions et des émotions.

C’est à partir de l’ensemble de telles informations que le visiteur s’appropriera l’œuvre, qu’il l’intériorisera, qu’il ressentira des ambiances, des émotions.

Bien sûr, le guide ne peut tout dire, tout décrire. Des choix sont à faire. Le temps imparti et la capacité d’absorption du visiteur sont à prendre en compte. Il revient au guide de décider de l’essentiel pour offrir une première communication de qualité avec une œuvre.

L’outil pour «donner à voir» est la parole et je crois que «les mots dessinent» à condition d’être judicieusement choisis et agencés. La surabondance de mots peut engendrer la confusion, piège à éviter. Pour que «les mots dessinent» bien, ils doivent proposer un parcours, une continuité, une construction.

La perception visuelle immédiate est si différente des perceptions auditive et tactile qu’il y a un intense travail d’analyse, de déconstruction et de réflexion à faire de la part du descripteur pour donner autrement l‘œuvre à voir.

Les quelques réflexions et suggestions regroupées ici peuvent servir de base à une approche à développer, à valider et à implanter pour faire de telles visites des moments privilégiés de l’expérience esthétique.

Nicole Trudeau Ph.D.

Texte non publié inspiré d’une présentation faite aux guides aspirants au Musée des beaux-arts de Montréal le 5 avril 2016

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