Des modèles à connaître et à apprécier

Dans le même esprit qu’à l’Institut national des jeunes aveugles de Paris, l’enseignement de la musique est immédiatement lié à la formation scolaire à l’Institut Nazareth de Montréal. Cet enseignement prend véritablement forme au milieu des années 1870 grâce au concours d’une musicienne aveugle, Rosalie Euvrard.

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Des modèles à connaître et à apprécier

L’œuvre de Valentin Haüy, dont l’un des fleurons est la fondation de l’Institut royal des jeunes aveugles de Paris en 1784, a un retentissement et un rayonnement international remarquable. C’est au cours de la 2e moitié du XIXe siècle qu’ont rejailli, sur le Québec, les retombées de l’action de cet homme, de ses collaborateurs et de ses successeurs, lorsque Benjamin-Victor Rousselot et les Sœurs Grises de Montréal fondent dans cette ville, en 1861, l’Institut Nazareth, école mixte pour jeunes aveugles francophones catholiques.

Dans le même esprit qu’à l’Institut national des jeunes aveugles de Paris, l’enseignement de la musique est immédiatement lié à la formation scolaire à l’Institut Nazareth de Montréal. Cet enseignement prend véritablement forme au milieu des années 1870 grâce au concours d’une musicienne aveugle diplômée de l’Institut national des jeunes aveugles de Paris, Rosalie Euvrard. Arrivée à Montréal en 1876, elle collabore avec Paul Letondal au développement d’une école de musique à l’Institut Nazareth. Elle y travaille donc comme organisatrice et professeur jusqu’en 1881, alors qu’elle rentre en France. Mais Paul Letondal, père d’une famille de musiciens et d’artistes remarquables au Québec, poursuit sa collaboration avec les religieuses de l’Institut Nazareth. Né en France et formé à l’Institut national des jeunes aveugles de Paris, Paul Letondal s’installe à Montréal en 1852. Pianiste, organiste (attaché à l’église du Gésu dès son arrivée), violoncelliste, compositeur et professeur, homme cultivé et musicien exceptionnel, Paul Letondal doit être considéré comme l’un des pionniers de la profession de musicien au Canada. Premier musicien aveugle connu à s’installer au Canada, on le retrouve partout: membre fondateur de l’Académie de musique de Québec, de la Revue canadienne, etc.

Arthur Letondal, grand musicien et professeur qui a très certainement hérité des dons de son père, mais non de sa cécité, a enseigné à l’Institut Nazareth pendant 55 ans, soit de 1900 à 1955. Sept des élèves de Arthur Letondal remportent le prix d’Europe et parmi eux: le pianiste et organiste aveugle Paul Doyon, la pianiste Gilberte Martin et le compositeur Clermont Pépin. Ces deux derniers musiciens, sont au nombre des personnalités musicales qui, tout au long de l’histoire de l’École de musique de l’Institut Nazareth, ont collaboré, avec les Sœurs Grises, à la formation de plusieurs générations de musiciens aveugles dont nous ne pouvons ici faire revivre que trop peu de noms et de réalisations.

L’année 1917 est une date marquante pour l’École de musique de l’Institut Nazareth qui, cette année-là, se voit octroyer son agrégation à la Faculté des Arts de l’Université Laval de Montréal. L’Institut Nazareth devient ainsi la première école de musique à décerner des diplômes sanctionnés par l’Université. Lorsque l’Université de Montréal obtient son indépendance complète de l’Université Laval en 1920, l’École de musique de l’institut Nazareth y est annexée. Les premiers bacheliers en musique de l’Université de Montréal formés à l’École de musique de l’Institut Nazareth sont: Armand Pellerin en 1921, Gabriel Cusson en 1924 et Conrad Letendre en 1926.

C’est au cours de cette même décennie que deux élèves de l’Institut Nazareth obtiennent le prix d’Europe: Gabriel Cusson, violoncelliste en 1924 et Paul Doyon, pianiste en 1925.

Plus tard, deux musiciens formés à l’Institut Nazareth reçoivent un doctorat honorifique de l’Université de Montréal: Alfred Lamoureux en 1937 et Paul Doyon en 1957.

Les programmes et comptes rendus des concerts annuels publics, présentés par les élèves avancés et les anciens élèves de l’Institut Nazareth à compter de 1883, révèlent ceci :

    • le répertoire et les prestations sont de grande qualité ;
    • les auditeurs y sont nombreux (entre 600 et 1500) ;
    • les compositions d’auteurs français contemporains (Debussy, Ravel, Fauré, Honneger, Lily Boulanger, Vierne, Dupré) y sont abondamment joués ;
    • la musique canadienne est au programme (Henri Gagnon, Achile Fortier, Pierre Vézina, Gabriel Cusson, ces deux derniers ayant étudié, puis enseigné à l’Institut Nazareth).

Allons maintenant à la rencontre de quelques musiciens qui ont marqué les 115 ans d’existence de l’Institut Nazareth.

Alfred Lamoureux, élève à l’Institut Nazareth au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, y enseigne par la suite jusqu’en 1940, parallèlement à des activités pédagogiques dans de nombreuses autres institutions de Montréal. Chanteur: il se fait entendre dans les églises.  Compositeur: il laisse de la musique religieuse (messes, motets, deux  oratorios, et de la musique chorale). Auteur: il écrit un manuel d’histoire de la musique pour les couvents et les collèges.

Les Pellerin, Cusson, Doyon et Letendre sont accueillis à l’Institut Nazareth de la rue Sainte-Catherine au début du siècle.

Armand Pellerin, en plus d’assurer des fonctions d’organiste d’église à Montréal tout au long de sa carrière, exerce essentiellement ses activités pédagogiques à son alma mater.  Accompagnateur hors pair, tant à l’orgue qu’au piano, il est de tous les concerts et de tous les offices avec là chorale et les instrumentistes. Au cours des dix dernières années de sa vie (il meurt en 1961), on le retrouve aux services de la bibliothèque à l’Institut national canadien pour les aveugles à Montréal.

Né en 1903 et mort en 1972, Gabriel Cusson, grâce au prix d’Europe, poursuit ses études à l’École normale supérieure de musique de Paris de 1924 à 1930. Ses maîtres y sont: Nadia Boulanger pour l’écriture et la composition, Charles Panzéra pour le chant et Alexanian pour le violoncelle. Il obtient une licence d’harmonie et de contrepoint, ainsi qu’un premier prix de composition. De retour à Montréal, Gabriel Cusson participe à des concerts en tant que chanteur et violoncelliste. On l’entend également comme soliste, entre autres, aux églises Notre-Dame-de-Grâces et Saint-Léon-de-Westmount.

L’enseignement de la musique, principalement de la culture de l’oreille et de l’écriture, occupe une place de premier plan dans les activités professionnelles de Gabriel Cusson. Son impressionnante carrière de  professeur se déploie au Conservatoire de musique de Montréal dès sa fondation, au Conservatoire de musique de Québec, à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, dans de nombreuses institutions religieuses d’enseignement (dont l’Institut Nazareth) et en studio privé. Une telle implication pédagogique, en particulier pour la formation de l’oreille, a débouché sur l’élaboration d’un ouvrage didactique considérable (4 volumes d’exercices contenant l’essence de sa méthode de formation auditive) dont la publication est souhaitée par un grand nombre de musiciens et professeurs.

Comme compositeur, Gabriel Cusson laisse des œuvres, toujours inédites, dont deux drames bibliques «Jonatas» et «Tobie», présentés dans les collèges et alors fort bien accueillis par la critique. On lui doit également deux suites pour orchestre, de la musique vocale et instrumentale.

Comme Gabriel Cusson, Paul Doyon est né en 1903. Comme lui, il a étudié à l’Institut Nazareth, gagné le prix d’Europe et poursuivi ses études à l’École normale supérieure de musique de Paris. Paul Doyon, pianiste et organiste, s’accomplit dans la carrière d’instrumentiste et d’interprète. «Il a une maîtrise du clavier telle qu’il semble avoir des doigts rapides comme l’éclair, des doigts qui eux, «voient», disait de lui Louis Vierne.  Et Alfred Cortot d’ajouter: «Il est un musicien au goût très fin, d’une très grande facilité d’assimilation; il a la main de Rubinstein, le vrai, Anton, et la sonorité de Raoul Kuhnau».

Paul Doyon se fait entendre avec divers orchestres canadiens et étrangers dont celui des Concerts symphoniques de Montréal. Il joue à Windsor (Ontario) la Fantaisie pour piano et orchestre de Marcel Dupré en première audition nord-américaine avec l’Orchestre symphonique de Détroit sous la direction de Paul Paray. Sa carrière de pianiste le conduit jusqu’aux Indes, au Japon et à Taiwan et le révèle au public sur les ondes de différentes radios nationales.

Forcément itinérant comme pianiste, Paul Doyon est extraordinairement sédentaire comme organiste puisque, nommé titulaire des orgues de Notre-Dame-de-Grâces en 1921, il y demeure jusqu’en 1986, année de son décès.

D’un an le cadet de Gabriel Cusson et de Paul Doyon, Conrad Letendre s’impose comme organiste, pédagogue, théoricien et compositeur.  L’enseignement occupe une place de premier plan dans ses activités musicales. C’est à Saint-Hyacinthe en 1927, que commence la vie musicale professionnelle d’organiste et de professeur de Conrad Letendre. Mais bientôt son activité se partage entre cette ville et Montréal. Homme à l’esprit chercheur, il demeure, jusqu’en 1977 (année de son décès) un maître à penser. Ses élèves organistes (dont deux prix d’Europe Raymond Daveluy et Kenett Gilbert) fondent le groupe Conrad Letendre. C’est parmi cette phalange d’organistes qu’il faut chercher les promoteurs du renouveau de l’orgue amorcé à Montréal au début des années 60.

Ses recherches le conduisent également à l’élaboration d’un nouveau système d’harmonie érigé en un traité considéré par plusieurs comme l’œuvre la plus importante de Conrad Letendre. Les principes de son système d’harmonie alimentent une large part de son activité pédagogique, entre autres, à la Faculté de musique de l’Université de Montréal.

En 1970, deux de ses disciples, Jean Chatillon et Michel Perreault, fondent, à Montréal, l’Institut de sciences musicales Conrad Letendre, Institut qui devient, par la suite, Pentonal Inc.

«L’école d’orgue actuelle au Québec ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans la génération de musiciens organistes qu’a formé ce maître de grande envergure», écrit Gaston Arel à l’occasion du 10e anniversaire de la mort de Conrad Letendre, soit en novembre 1987, alors que quelques-uns de ses élèves lui rendent hommage dans le cadre d’un  concert donné à l’église du Gésu.

La maison Jacques Ostiguy a publié «L’Œuvre d’orgue» de Conrad Letendre.

De générations différentes, Jeannine Vanier et Denis Regnaud, entre autres, joignent les rangs des musiciens professionnels aveugles.

Jeannine Vanier, organiste, professeur et compositeur, est titulaire des orgues de l’Église Saint-Paul-de-la-Croix à Montréal de 1952 à 1974. Son activité pédagogique s’exerce entre autres à l’Institut Nazareth, à la Faculté de musique de l’Université de Montréal et en studio privé. Elle remporte plusieurs prix d’orgue et de composition. Quelques-unes de ses œuvres ont été publiées, puis enregistrées sur disque. Les professeurs de piano et nombre de jeunes élèves connaissent  sans doute ses «5 pièces enfantines» qui figurent au répertoire du  programme de l’Académie de Musique de Québec.

Denis Regnaud poursuit ses études musicales supérieures à l’université de Montréal, puis à l’Académie de Musique de Vienne d’où il est diplômé en clavecin et en orgue. En 1986, il obtient un Ph.D. en interprétation  clavecin à l’Université de Montréal. Comme instrumentiste, il donnera des récitals en Europe et au Canada. Il participe à de nombreuses émissions sur les ondes de Radio-Canada et réalise des enregistrements discographiques. Il est présentement organiste à l’Église Notre-Dame-de-Lourdes à Verdun. Avant de devenir réalisateur, puis, depuis 1987, chef des émissions musicales au réseau  FM de Radio-Canada, il a enseigné au cégep Saint-Laurent, à la Faculté de  musique de l’Université de Montréal et à l’Université d’Ottawa.

Bien sûr, au cours des 115 ans d’existence et d’activités musicales intenses à l’Institut Nazareth, des générations de musiciens aveugles ont été formés et nombre d’entre eux ont apporté et apportent encore des contributions importantes à la vie musicale de leur milieu.

Stimulés par le dynamisme culturel de l’Institut Nazareth, quelques musiciens poursuivent des études supérieures tant au Québec qu’à l’extérieur du pays.

Jacques Larose et Juliette Vaudry se perfectionnent là même où est née la grande tradition de la formation musicale des aveugles à l’Institut national des jeunes aveugles de Paris. De retour au Québec, tous deux embrassent la carrière pédagogique.

Nicole Trudeau, comme ses aînés, Gabriel Cusson et Paul Doyon, est diplômée de l’École normale supérieure de musique de Paris. De retour au  Québec, c’est au Conservatoire de musique du Québec qu’elle amorce une  carrière pédagogique. Parallèlement à cette activité professionnelle, elle entreprend de longues études et mène de vastes recherches qui font d’elle la première femme aveugle à décrocher un Ph.D. à l’Université de Montréal.

Carol Bergeron, pianiste, professeur et homme de grande culture, ajoute à ses activités professionnelles celle de critique musical au journal «Le Devoir». C’est en Europe, puis aux États-Unis qu’il poursuit la formation reçue à l’Institut Nazareth et à l’Institut Louis-Braille.

Michelle Brûlé, jeune pianiste qui se démarque tôt du rang à l’Institut  Nazareth, étudie par la suite à Toronto puis en Allemagne (diplômée du Conservatoire royal de musique de Toronto, de la Faculté de musique de l’Université de Toronto et de l’Académie de Musique de Detmold). C’est la carrière de chambriste qui est son domaine d’élection. Au-delà de la musique, les langues passionnent également Michelle Brûlé; elle en maîtrise trois le français, l’anglais et l’allemand.

Et la liste des exemples de vie professionnelle bien remplie pourrait s’allonger. Mais nous devons cependant quitter cette grande famille de  musiciens de l’Institut Nazareth en souhaitant que, comme pour les générations précédentes, les aveugles qui ont le goût, la détermination et le talent de s’engager sur la voie d’une carrière musicale soient encouragés et aidés à s’y réaliser.

Certes, il faut lutter contre le cliché qui a toujours voulu faire de tout aveugle un musicien, mais il faut parallèlement éviter de sous-estimer ou d’ignorer cette voie.

Si, comme l’histoire nous l’enseigne, de grands talents se sont épanouis, affirmés et imposés parmi les musiciens aveugles, non seulement au cours des décennies passées, mais au cours des siècles passés, il n’y a pas de raison de croire, et encore moins de souhaiter, que cette «histoire-là» ait dit son «dernier mot».

Cependant, comme on l’observe à partir du XIXe siècle, l’éducation et la formation représentent un accélérateur sur la voie de la réussite musicale professionnelle. Le milieu de l’éducation demeure ou doit redevenir un levier et un levain à cet égard.

Nicole Trudeau Ph.D.

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Ce texte est extrait de la conférence présentée par Nicole Trudeau à la Chapelle historique du Bon-Pasteur à Montréal le 10 septembre 1990, dans le cadre du Festival international de musique de Montréal. Ce texte, en tout ou en partie, ne peut être utilisé sans le consentement de l’auteur.

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Article publié dans : 

Institut Louis-Braille, Institut NazarethConventum 1991, album souvenir, pp. 12-18; édition braille / pp. 21-36. / Nicole Trudeau Ph.D. / Des modèles à connaître et à apprécier

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