Quelques réflexions sur mon vécu

«On hérite de bien des choses (de la cécité par exemple), mais on n’hérite pas du courage». (Borges, Jorge Luis, poète argentin aveugle). Ces quelques mots expriment si simplement, mais si justement, l’une de mes convictions profondes qu’ils nourrissent ma réflexion.

***

Quelques réflexions sur mon vécu

MON IDÉAL ? 

Depuis mon tout jeune âge, je me suis sans cesse répété:

«Tu ne vois pas mais tu ne vas pas attendre de recouvrer ce sens pour agir. Tu ne permettras pas que cet état de fait t’empêche d’aller où tu veux, de faire ce que tu désires».

Des décennies plus tard, je m’attendris un peu devant cette détermination empreinte d’un grand réalisme, certes, mais aussi d’une non moins grande ardeur puérile.

En effet, étant née avec une rétinite  pigmentaire dont la régression est complète à ce jour, il ne semble pas exagéré de parler de réalisme, d’une part, mais ayant découvert que la vie ne permet sans doute à personne de faire tout ce qui est désiré, il n’est pas davantage abusif de parler d’ardeur puérile, d’autre part. Cependant, cette ardeur m’a permis de pousser toujours plus loin dans ma détermination fondamentale: refuser la marginalisation et travailler à faire reculer mes limites personnelles, détermination que j’exprimerai plus concrètement ainsi :

MA RAISON DE VIVRE ET D’AGIR ?

Je suis, comme tout individu, un être humain avec son potentiel physique, affectif et intellectuel spécifique, hérité et non choisi. Je jouis d’une excellente santé, d’une bonne résistance au travail et d’une affinité pour l’art dont la musique est la forme qui m’est le plus proche. Je suis très curieuse et j’ai toujours eu besoin de maximiser ma formation. Cela explique sans doute mon cheminement :

    • Études primaires et secondaires à l’Institut Nazareth où je développe parallèlement une formation musicale,
    • Études universitaires de 1er cycle puis de 2e cycle en musique à l’Université de Montréal,
    • Séjour de trois ans d’études à l’École normale supérieure de musique de Paris,
    • enfin études de doctorat me permettant de mener à terme une vaste recherche sur l’éducation musicale comparée.

Je ressens également le besoin d’évoluer dans un environnement social ouvert et  diversifié. J’ai donc tour à tour suscité et apprécié toutes les possibilités et occasions de voyage, tant en Amérique qu’en Europe. Je me joins à des associations culturelles et professionnelles pour entrer en contact avec des gens qui partagent les mêmes intérêts. Je désire ardemment m’exprimer dans une activité professionnelle stimulante sur le plan intellectuel et culturel.

Je suis impliquée dans la formation musicale des jeunes. J’enseigne actuellement aux élèves des classes secondaires, mais j’ai aussi enseigné tant aux plus jeunes qu’aux plus vieux dans différents types d’institutions. J’espère pouvoir œuvrer un jour dans le domaine des études supérieures; c’est un projet qui vieillit sans perdre de sa vigueur pourtant.

Cette détermination fondamentale, d’abord  liée au tempérament et à la personnalité, habite le cœur, la tête et le corps d’une femme aveugle, oui, mais refusant systématiquement de n’être considérée que sous l’angle de son handicap.

 CONFIDENCE

Vous accepteriez une confidence? Je souffre beaucoup, et je ne suis certainement pas la seule, de ce que la cécité soit trop généralement perçue comme un handicap qui paralyse tout l’être, tous ses niveaux de perception, alors que la cécité est avant tout un handicap sensoriel…

 LA PAROLE AU POÈTE

C’est encore Borges qui écrit: «On ne doit pas considérer la cécité de façon pathétique: c’est un style de vie comme un autre».

C’est aussi une opinion que je partage.

Sans nullement prétendre paraphraser ce grand écrivain, je désire partager une dernière réflexion. Deux éléments me paraissent indispensables pour que la cécité soit vécue comme «un style de vie comme un autre»: la détermination ferme et constante de la personne handicapée elle-même alliée toutefois à l’ouverture d’esprit et à la souplesse de  comportement de la personne non-handicapée.

Au fond de son cœur chaque individu sait que le non-handicap, comme la bonne santé d’ailleurs, est essentiellement une chance et non un droit. Il sait aussi qu’aucune assurance ne garantit la permanence de l’un et l’autre.

Nicole Trudeau Ph.D.

—- 

Article publié dans: 

Les amis de la banque d’yeux du Québec / vol. 6 no 1, Avril 1986, pp. 5-6 / Nicole Trudeau Ph.D / Quelques réflexions sur mon vécu

—-

Témoignage:

Nicole Trudeau dans son cadre de vie 

—-

Sur des sujets apparentés:

TRUDEAU, NICOLE, ou Une irréductible détermination

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *