1983 – Nicole Trudeau, 40 ans. Les notes d’espoir d’une musicienne aveugle

Nicole Trudeau a relevé tous les défis que son existence lui avait proposés (…) son mérite en est un de ténacité. Ce qu’elle ne voit pas, elle le sent, elle l’entend, le soupçonne, le devine jusqu’au plus profond de son être. Entrevue signée Ginette Gauthier.

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Nicole Trudeau, 40 ans. Les notes d’espoir d’une musicienne aveugle

«… bien en face d’un miroir, je ne pouvais voir la couleur de mes yeux.»

Par Ginette Gauthier

Photo de Nicole Trudeau

La première chose qu’on remarque quand on arrive chez Nicole Trudeau, c’est la douceur, la quiĂ©tude et le grand raffinement de son logement; quoique très rĂ©servĂ©e au dĂ©but, elle s’anime tout Ă  coup et devient aussi chaleureuse que ce dĂ©cor qui l’abrite… dès qu’on lui parle de musique!  Cette jeune femme de 40 ans, aveugle, ne vient-elle pas de rĂ©aliser tout un exploit en obtenant un doctorat! Mais ses performances dans le domaine de l’autonomie ne s’en limitent pas qu’aux Ă©tudes et au solfège, comme vous le constaterez.

CÉCITÉ TOTALE À 20 ANS

Mademoiselle Trudeau m’a elle-mĂŞme accueillie dans son coquet intĂ©rieur oĂą, croyez-moi, aucun dĂ©tail de rangement ne trahit son handicap visuel; comme elle, tout est charmant et Ă©lĂ©gant… une telle propretĂ© ferait rougir bien des voyants!

    • ĂŠtes-vous nĂ©e aveugle, Nicole?

— Non, ma vue s’est graduellement détériorée jusqu’à la cécité totale vers l’âge de 20 ans. Je suis atteinte de rétinite pigmentaire, une malformation congénitale.

    • C’est donc une maladie hĂ©rĂ©ditaire?

— Ce point de vue est encore sur la table des débats des spécialistes de la vue, bien que la majorité s’entende pour convenir qu’elle est transmissible. Dans les générations familiales qui m’ont précédée, je n’ai entendu parler d’aucun aveugle mais quelqu’un a pu être porteur sans que son cas ne soit diagnostiqué. Parfois ça remonte à loin. Un de mes frères est également atteint mais lui possède tout de même un champ de vision réduit.

    • A-t-on dĂ©jĂ  tentĂ© de vous opĂ©rer?

— On m’a toujours dit qu’il n’y avait rien Ă  faire. Je me rappelle, toute petite, maman me traĂ®nait de spĂ©cialiste en spĂ©cialiste oĂą l’on ne pouvait qu’ajuster mes verres en fonction de la rĂ©duction de ma vue. Ă€ la fin de mon adolescence, c’est moi qui ai dĂ©cidĂ© de les enlever… ça ne me donnait plus absolument rien de les porter, ça me fatiguait davantage qu’autre chose. Pour vous donner une idĂ©e de ce qu’était ma vision, enfant, je vous expliquerai que, bien en face d’un miroir, je ne pouvais voir la couleur de mes yeux! Quand je suis devenue complètement aveugle, ce ne fut donc pas un trop gros choc, je m’y attendais, c’était comme ancrĂ© instinctivement en moi.

    • OĂą avez-vous fait vos Ă©tudes primaires?

— Toutes mes études, du primaire au collégial, je les ai faites à l’Institut Nazareth. J’y suis entrée pensionnaire à l’âge de 5 ans pour n’en ressortir que quinze ans plus tard. C’est là que j’ai appris à développer mon indépendance, à aimer les études comme ce n’est pas possible! J’y consacrais d’intenses et nombreuses heures par jour, surtout au Niveau secondaire alors que j’étais inscrite en option pédagogie avec forte concentration en musique. Évidemment, très jeune, on m’a enseigné le braille.

LA COUPURE FAMILIALE

C’est sans aucune animosité que Nicole Trudeau me parle de ces années de séparation obligatoire d’avec sa chère famille. Il le fallait!

    • Quels souvenirs conservez-vous de cette Ă©poque?

— D’une part, comme j’adorais les bouquins scolaires, le théâtre, l’éducation physique, la danse et tout ce qu’on nous offrait à l’école pour nous stimuler à tous les égards, ce fut une période extraordinaire. D’autre part, j’ai souffert de la coupure, non seulement avec ma famille, mais avec la société en général. Dans ce milieu clos, j’ai manqué d’échanges avec les voyants.

    • Les sorties Ă©taient rares?

— Certes, au début de mon internat, les sorties n’étaient permises qu’à Noël, à Pâques et durant une partie de l’été. Ensuite, l’évolution aidant, je pouvais obtenir quelques fins de semaine à l’extérieur et, plus tard, tous les weekends dans ma famille. Heureusement que mes parents me rendaient visite hebdomadairement. Ces derniers, je les ai véritablement connus uniquement vers la fin de mon adolescence! Or, je n’étais pas révoltée, je comprenais que c’était dans mon intérêt et puis j’étais un vrai p’tit « leader » dans mon univers!

    • Et, dĂ©jĂ  vous Ă©tiez musicienne?

— Oui, à Nazareth on m’a enseigné le piano et l’orgue et je m’étais alors fixé comme but, dans la vie, d’œuvrer dans le domaine musical. En plus de ces deux instruments, aujourd’hui, je me débrouille au violon et à la flûte.

    • Après le pensionnat, oĂą vous ĂŞtes-vous inscrite pour Ă©tudier?

— Je suis allée habiter chez mes parents et je me suis inscrite en faculté de musique à l’Université de Montréal. Après quelques années, je me suis rendue à Paris, où, durant trois ans, j’ai parfait mes notions à l’École Normale de Musique.

 L’OBTENTION D’UN DOCTORAT

Mademoiselle Trudeau m’explique ce qu’elle a ressenti, au début, dans la Ville-Lumière:

— À mon arrivée, ce fut le dépaysement total: l’ambiance, le monde grouillant de part et d’autre, l’organisation différente et le métro (celui de Montréal n’était pas encore construit) contrecarraient mes habitudes. Mais je me suis vite adaptée et j’ai très agréablement vécu entre mes cours.

    • C’est Ă  votre retour ici que vous avez visĂ© un doctorat?

— Revenue chez nous, je suis presque aussitôt repartie enseigner au Conservatoire du Québec à Chicoutimi. Cela a duré six ans. Puis je suis retournée à l’université où, tout en œuvrant comme professeur à la Régional de Chambly, j’ai continué de travailler fort pour décrocher cet honneur. Le 27 mai dernier, après cinq ans de dur labeur, je recevais un doctorat en sciences de l’éducation.

    • Ce fut une tâche grandiose, n’est-ce pas?

— Oui, pas moins de 980 pages à rédiger et qui comprenaient bien des problèmes pour une aveugle. Il fallait que je fasse des recherches, me documenter, etc., sur le thème: «L’éducation musicale à l’école québécoise et à l’école française, ce que nous en révèlent les programmes». Ma famille, des amis, des bénévoles m’ont soutenue tout au long de ma démarche et Madame Anne Cusson a tout dactylographié pour moi en respectant fondamentalement mon texte soumis en braille: à ma grande joie, ma thèse fut acceptée sans aucune correction! Je suis la première handicapée visuelle (je pense même être la première femme) à obtenir un tel doctorat, un autre ayant déjà été obtenu par un aveugle mais en psychologie.

SES ASPIRATIONS

Actuellement, Nicole Trudeau est professeur de musique au niveau secondaire I de l’Ă©cole Notre-Dame-de-Fatima, Ă  Longueuil et elle nous entretient de ses aspirations:

— Je souhaite accéder à l’enseignement supérieur et participer à des recherches universitaires. Ou même encore, œuvrer à la préparation des programmes au ministère de l’Éducation et, pourquoi pas au sein d’organismes internationaux? En tout cas, si ce diplôme ne m’ouvre pas des portes, les qualifications seront toujours là!

    • Je remarque que vous ne possĂ©dez pas de chien-guide: pourquoi?

— Il y a une bonne raison à cela: je n’aime pas tellement les animaux, je ne suis à l’aise ni avec les chats, ni avec les chiens. Pour mes déplacements, je me sers de ma canne blanche depuis longtemps.

    • Utilisez-vous les transports publics?

— Oui, le métro et l’autobus où, quoi que ce soit parfois stressant, j’arrive à me débrouiller et à m’orienter. J’ai la simplicité de demander des renseignements aux passants.

    • En dehors de votre travail, en quoi consistent vos activitĂ©s?

— J’aime beaucoup la natation et le ski de fond. Je me rends souvent à des concerts, au théâtre, je lis en braille et j’écoute de la belle musique. Quand je suis accompagnée, j’apprécie découvrir des endroits nouveaux car d’après le climat qui y règne, je me fais une idée juste du lieu.

    • Voyagez-vous beaucoup?

— Oui, je suis allĂ©e au Mexique, dans l’Ouest canadien, en Europe, Ă  Toronto, New York, etc. Une fois, en Yougoslavie, il m’est arrivĂ© une aventure: lors de ce voyage organisĂ©, habitant dans une auberge en pleine campagne dont j’ignorais mĂŞme l’adresse, je me suis retrouvĂ©e subitement Ă  l’écart du groupe, un soir de spectacle et j’ai bien passĂ© près de paniquer! Je ne connaissais ni la langue, ni l’endroit… heureusement une demi-heure plus tard, on m’avait repĂ©rĂ©e.

    • Vous faites-vous aider dans votre entretien domestique?

— Non, je veille moi-même à la confection des repas, au ménage et j’ai même procédé à l’entière décoration de mon appartement sauf en ce qui concerne les couleurs et la meilleure façon de les agencer. Mais j’ai exigé des coloris clairs, ceux que je préfère, comme le jaune, le bleu.

    • Et pour vos achats, comment procĂ©dez-vous?

— Je ne magasine jamais seule car c’est trop compliqué et j’aime le faire dans la  plus parfaite détente. Je sais ce que je veux, les tissus, les formes, etc., mais j’aime bien avoir l’avis de quelqu’un.

L’AMOUR… PAS Ă€ N’IMPORTE QUEL PRIX

N’ayant pas rencontré «l’âme sœur» à date, mademoiselle Trudeau évolue seule dans son coquet univers mais toute son existence est enrichie de sincères amitiés.

    • EspĂ©rez-vous quitter le cĂ©libat un jour?

— Disons que je ne fais pas de recherches systématiques pour trouver mon partenaire idéal mais que si, par hasard, il se présente devant ma porte, je vais la lui ouvrir! Je fais confiance au destin. Par contre, épanouie dans mon travail et mes activités sociales, je n’accepterais pas de me marier ou de vivre avec quelqu’un à n’importe quel prix, c’est-à-dire en renonçant à mon autonomie. On verra bien ce que l’avenir me réserve.

    • Quel est le plus gros problème, pour une personne aveugle, d’après vous?

— La réponse sera vraiment «d’après moi» car ce ne sont pas toutes les personnes handicapées visuelles qui vivent mon problème, je trouve éprouvant de devoir toujours demander de l’aide. Évidemment, pour voyager, comme je vous le disais tantôt, ce n’est pas la même chose! Mais à la maison, quand j’ai besoin de quelqu’un pour aller faire des courses, m’accompagner dans un endroit public, etc., j’ai toujours peur de déranger. Pourtant, plein de gens ne demandent qu’à me seconder mais on dirait qu’à chaque fois, ça me place de façon flagrante devant mes limites…

Jolie et féminine jusqu’au bout de ses doigts de musicienne, Nicole Trudeau a relevé tous les défis que son existence lui avait proposés et je pense, à l’avoir vue évoluer, que son mérite en est un de ténacité. Ce qu’elle ne voit pas, elle le sent, elle l’entend, le soupçonne, le devine jusqu’au plus profond de son être qui n’aspire qu’à s’impliquer… Cela, indépendamment de sa cécité. 

Ginette Gauthier

Photo de Nicole Trudeau
LĂ©gende: Nicole Trudeau trouve son plein accomplissement dans l’art de la musique et ne changerait sa vie pour rien au monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article publié dans :

Le Lundi, 12 novembre 1983, vol. 7 no 40 / TĂ©moignage pp. 44-46 / Ginette Gauthier / Nicole Trudeau, 40 ans. Les notes d’espoir d’une musicienne aveugle

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