Les élèves non-voyants et la pédagogie par l’image

Survol de la recherche engagée par l’Université du Québec à Montréal pour mener à la production d’une version tactile des images présentes dans les manuels scolaires : objectif, hypothèse, outils d’analyse des images, propositions de normes, prospectives, etc. Tel sont les objets de la communication présentée dans le cadre du colloque de l’ACFAS en 2006.

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Les élèves non-voyants et la pédagogie par l’image

Résumé

Toujours sur la voie de la normalisation du traitement tactile d’une image créée ou d’une image visuelle à reproduire, je cherche à mieux observer le contenu graphique et l’information livrée. À cette fin, j’ai développpé un outil méthodologique complexe de grilles d’analyse. Appliquées minutieusement à quelques manuels scolaires, j’ai accumulé une somme inestimable de données. N’ayant pu entrer et traiter ces données à l’aide d’un outil informatique, le travail de compilation, de synthèse et d’interprétation demeure en cours. Néanmoins, je pourrai communiquer les grandes tendances qui résultent du travail réalisé et y associer quelques propositions de traitement pour rendre intelligible l’image visuelle adaptée en une image tactile. Enfin, il y aura lieu de réfléchir sur la pédagogie par l’image et d’en soulever les impacts pour les enfants non-voyants.

Mise en situation

C’est la politique de l’intégration scolaire des jeunes handicapés visuels et ses conséquences quotidiennes en classe qui ont fait prendre conscience, aux enseignants d’abord, ainsi qu’à tous ceux qui gravitent autour de l’environnement scolaire, des besoins spécifiques de cette nouvelle clientèle. En effet, aucun matériel didactique adapté n’était disponible et n’avait même été prévu.

Financées par le ministère de l’Éducation, les équipes de transcription en braille du matériel didactique indispensable s’activent et se multiplient pour parer aux plus urgentes attentes. C’est au fil d’une production en braille croissante qu’apparaît le besoin d’uniformiser le traitement de très nombreux aspects liés, entre autres, à la mise en page en braille.

Alphabet braille

Louis Braille a inventé, au cours de la première moitié du XIXe siècle, l’alphabet qui porte son nom. Mais, pendant longtemps, son utilisation et sa transmission, prioritairement orale, a laissé de vastes zones d’interprétation dues, en grande partie, à l’absence de références stables et généralisées. De telles imprécisions compliquaient à la fois la navigation du lecteur et l’échange des documents transcrits.

Le ministère de l’Éducation, alerté, puis sensibilisé à la nécessité que les transcriptions en braille s’harmonisent pour le bénéfice des lecteurs non-voyants, commence à financer de la recherche dans le but d’officialiser et de généraliser une normalisation de la transcription du texte en braille. Cette normalisation a été consignée dans un CODE que les transcripteurs doivent respecter.

Page couverture du Code pour la transcription en braille de l'imprimé, Juin 1996

Pendant ce temps, les approches pédagogiques évoluent et le matériel didactique se transforme de plus en plus. Le manuel scolaire qui se présentait, pendant très longtemps, comme du texte agrémenté d’images, est devenu une sorte de « livre d’images » agrémenté de texte. Bien sûr, cette formulation est trop simple, mais elle exprime une grande part de la réalité.

En généralisant progressivement la pédagogie par l’image, celle qui propose des apprentissages à partir d’une image ou en relation directe avec les images, le ministère de l’Éducation a, inconsciemment, compliqué l’intégration réelle de la clientèle qu’il avait décidé d’intégrer : les élèves non-voyants.

Problématique

Si, à la base, il y a équivalence entre le texte imprimé et le texte en braille, cette équivalence n’existe pas entre l’image visuelle et l’image tactile. Pour la normalisation du braille, on disposait d’une référence stable : l’alphabet braille. Mais pour la normalisation du traitement de l’image tactile, porteuse de la même information prioritaire que l’image visuelle, la référence stable n’existe pas. Il faut donc commencer par la souhaiter, la concevoir, la créer et la proposer. C’est sur cette voie, aux embûches multiples, que le projet de recherche fait des petits pas. De ce travail commencent à émerger des balises générales qui pourraient orienter progressivement les décisions nécessaires pour rendre le graphisme tactile intelligible et signifiant tout au long du cheminement scolaire.

Objectif général

L’objectif général de la recherche vers la normalisation est donc passé du texte à l’image pour les besoins spécifiques de la scolarisation des non-voyants.

La perspective est donc celle du report, en mode tactile, de ce qui, dans l’image visuelle, est porteur de sens et essentiel à l’apprentissage de l’élève non-voyant. Cette approche est bien autre chose qu’une « photocopie » tactile de l’image visuelle. La perspective retenue impose un regard analytique de l’image visuelle pour répertorier toutes ses composantes puis, les prioriser en vue de réussir une adaptation tactile au service de l’apprentissage. C’est à ce stade que des décisions capitales doivent être prises pour réussir une adaptation tactile cohérente.

Hypothèse

Des fiches d’analyse visuelle du livre, de la page et de l’image constituent des outils efficaces pour préparer une adaptation tactile des images et graphiques nombreux dans les manuels scolaires.

En somme, avant de produire tactilement une image visuelle, il est primordial de spécifier «quoi produire». Pour valider cette hypothèse, la recherche a retenu la première étape vers l’adaptation tactile : le quoi produire. C’est à la suite de la définition du contenu que la technologie prendra en charge la matérialisation de l’adaptation tactile soigneusement planifiée.

Instruments méthodologiques

Mais, faut-il encore outiller les pédagogues et les équipes de transcription pour dégager l’essentiel de l’accessoire dans une image à vocation pédagogique.

À cette fin, j’ai conçu, utilisé et validé des fiches d’analyse visuelle du livre, de la page et de l’image au titre de support d’inventaire, de sélection et d’élagage de l’ensemble des composantes des images visuelles avant de décider du type d’adaptation tactile à retenir.

Cet exercice d’analyse et de validation de l’hypothèse nous met déjà sur la voie d’un début de normalisation de l’adaptation de l’image au service de la pédagogie. La recherche cible chaque image, la décompose en autant d’éléments, souhaite proposer un ordre d’importance des composantes directement en lien avec les besoins pédagogiques.

C’est d’une vaste synthèse de tous les éléments accumulés que surgiront des recommandations très bien documentés, recommandations qui pourraient devenir des normes à la suite de consultations adéquates.

Les fiches d’analyse

La fiche d’analyse du livre se décline en quatre rubriques thématiques  et de nombreuses sous-rubriques :

L1- Fiche bibliographique
L2- Objectifs pédagogiques
L3- Conception structurelle
L4- Conception visuelle

La fiche d’analyse de la page se décline en 10 rubriques thématiques :

P1- Titre de l’ouvrage
P2- Numéro de la page
P3- Partie
P4- Chapitre
P5- Activité
P6- Nombre d’images
P7- Pourcentage de la page occupé par les images
P8- Emplacement de l’image par rapport au texte
P9- Objectifs pédagogiques explicites
P10- Objectifs pédagogiques implicites

La fiche d’analyse de l’image se décline en 12 rubriques thématiques et quelques sous-rubriques :

I1- Livre
I2- Page
I3 – Image
I4 – Dimensions en centimètres
I5 – Type d’image
I6 – Catégorie d’image
I7- Finalité de l’image
I8- Relation de cette image avec les autres images du livre
I9- Décrite dans le texte ?
I10- Consigne associée à l’image
I11- Description
I12 – Conventions visuelles et leur rôle

La structure des fiches élaborée par rubrique, peut et doit même être utilisée avec souplesse pour permettre de recueillir les multiples aspects visuels et pédagogiques de l’ouvrage à transcrire.

Trois manuels scolaires ont été analysés à l’aide des trois outils méthodologiques présentés selon leurs lignes de force.

Tandem 1 : mathématique primaire première année¹
Tandem 2 : mathématique primaire deuxième année²
Enjeux et découvertes tome 1 Histoire générale, secondaire deuxième année³.

Les fiches d’analyse ont joué leur rôle : instrumenter le travail d’introspection.

Les milliers de données recueillies ont été, en partie, compilées manuellement. Mais il s’est avéré irréaliste de poursuivre le traitement sans l’aide d’une base de données adéquate. À cette fin, le financement est encore espéré pour permettre d’emmagasiner et de traiter toute l’information que recèlent ces données accumulées avec une grande rigueur méthodologique.

À titre d’exemple

Au chapitre 7 du manuel, Enjeux et découvertes, chapitre qui traite de la société de l’Empire romain, on dénombre entre autres:

– 40 images (dont 6 reviennent une deuxième fois),
– 28 consignes (une consigne peut englober plusieurs questions et tâches),
– 16 consignes sont liées à l’image,
– 18 images traitent de sujets indispensables,
– 23 images sont accompagnées d’une légende (ces images renforcent souvent l’information encryptée dans le texte).

Pour expliciter les défis, sachons que le premier volume de Enjeux et découvertes compte 280 pages réparties en dix chapitres. Le propos s’exprime à la fois dans le texte et par 480 images.

Compte tenu du très grand nombre d’images présentes dans presque tous les manuels, compte tenu du fait que l’exploration tactile est séquentielle, par conséquent, plus lente à révéler l’ensemble du message, compte tenu du temps et du budget à investir, un choix judicieux s’impose avant d’aborder la production graphique adaptée.

À ce stade de la recherche, il est déjà possible de dégager des réalités incontournables lorsqu’on prépare une adaptation tactile des très nombreuses images présentes dans les manuels scolaires.

La recherche a permis de faire émerger des observations, suggestions et recommandations que voici :

1- Tout matériel didactique (manuel et autres) destiné à l’élève et qui nécessite une adaptation tactile doit initialement faire l’objet d’un inventaire quant à sa structure, ses objectifs pédagogiques et son contenu graphique.

2- Le guide pédagogique du maître pourrait être consulté pour mieux cibler des objectifs spécifiques et pour clarifier l’intention du pédagogue dans des cas moins évidents dans le manuel de l’élève.

3- Toute adaptation tactile doit être pensée et réalisée dans le respect, la connaissance et la compréhension des caractéristiques du toucher.

4- Dresser la liste de tous les symboles récurrents dans le manuel à adapter afin de réfléchir et de décider de la pertinence de leur associer des symboles tactiles équivalents.

5- Les symboles à retenir doivent avoir une fonction précise ex. : contribuer à comprendre l’organisation du manuel, constituer de bons repères dans la navigation, etc.

6- Être constant dans l’emploi des symboles tout au long de l’ouvrage.

7- Repérer les éléments graphiques identiques et utiliser une même adaptation tactile lors de chaque récurrence.

8- La présence d’une consigne est un indicateur prioritaire de la probable nécessité d’une version tactile de l’image ou des images impliquées.

9- La décision d’adapter ou non une représentation graphique doit toujours être prise après avoir posé la question suivante : l’adaptation est-elle indispensable pour comprendre le propos ou pour réaliser une activité pédagogique?

10- Toutes les consignes qui nécessitent le recours à une ou à plusieurs images obligent le transcripteur à insérer une adaptation tactile qui permet à l’élève de réaliser la requête.

11- Tous les éléments graphiques nécessaires à une activité d’apprentissage doivent faire l’objet d’une adaptation tactile.

12- Par conséquent, tout le matériel graphique visuel ne doit pas nécessairement faire l’objet d’une adaptation.

13- Les images qualifiées de didactiques doivent retenir l’attention lors de la préparation de l’adaptation car elles peuvent être nécessaires à un apprentissage ou à une activité.

14- Par contre, toutes les images dites ludiques et ornementales peuvent généralement être soustraites à l’adaptation puisque non essentielles à l’apprentissage. On peut toujours en faire mention dans un bref commentaire.

15- Le commentaire textuel qui fait mention d’une illustration non reproduite devrait au moins communiquer la nature de celle-ci.

16- Les cartes géographiques (et l’équivalent) peuvent très rarement être reproduites tactilement sur une planche unique. Il faut donc concevoir plusieurs planches dont chacune illustrera un aspect ou un niveau de l’information d’ensemble.

17- Ne pas abuser de l’agrandissement d’une image lors de son report tactile. Une telle décision doit d’abord prendre en compte la complexité de l’image, c’est-à-dire, la quantité d’éléments graphiques indispensables dans le contexte pédagogique.

Ces observations pourraient déjà être comprises comme des recommandations immédiatement applicables par les transcripteurs.

Conclusion

Les instruments méthodologiques proposés et utilisés dans cette recherche permettent la cueillette des images, certes, mais, plus encore, celle de toutes les composantes que le graphiste a déployées pour les réaliser.

La tâche la plus laborieuse, celle de l’analyse de trois manuels scolaires, est complétée. L’étape de la compilation nécessaire et de la synthèse est amorcée. C’est au terme de cette dernière qu’émergeront clairement les besoins pédagogiques des images, ses composantes prioritaires, ses composantes complémentaires, ses redondances, ses récurrences et tant d’autres choses indispensables pour réussir une adaptation tactile éloquente et utile.

En somme, les pédagogues et les transcripteurs auraient à leur disposition ce qui est souhaité depuis longtemps et rechercher intensément : une échelle des priorités relatives des composantes des images visuelles.

Pour y arriver, nous avons besoin d’un support logiciel efficace et d’une expertise dans le domaine du traitement de milliers de données. Les tendances générales dégagées et hiérarchisées pourraient alors fournir des assises pour créer un nouveau logiciel qui permettrait une analyse automatisée progressive des images visuelles à vocation pédagogique tactile.

En conjuguant nos créneaux de recherche, puisqu’il y a un fil conducteur dans notre travail : décloisonner l’image de son unique perception visuelle, nous contribuerons ensemble à tenter d’élargir l’accès à l’image, à nourrir et stimuler la représentation mentale de l’image.

Nicole Trudeau Ph.D.
Université du Québec à Montréal (UQAM)

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Notes :

  1. Champagne, Gilles et Dubois, Carolle / Tandem 1 (manuel de l’élève) Mathématique, Primaire, premier cycle, première année / Les Publications Graphicor Inc. / Troisième trimestre 1991, 112 pages / Manuel approuvé par le ministère de l’Éducation du Québec 25 novembre 1991.
  2. Champagne, Gilles et Dubois, Carolle / Tandem 2 (manuel de l’élève) / Mathématique, Primaire, premier cycle, deuxième année / Les Publications Graphicor Inc. / Deuxième trimestre 1992, 143 pages / Manuel approuvé par le Ministère de l’Éducation du Québec, 5 janvier 1993.
  3. Roby, Jean et Paradis, Christiane / Enjeux et Découvertes, Tome 1 et Tome 2 (manuel de l’élève) / Histoire générale Secondaire, deuxième année / Éditions HRW – Groupe Éducalivres Inc. / Deuxième trimestre 1995, 568 pages (Tome 1 : pp. 1-280 ; Tome 2 : pp. 281-568) / Manuel approuvé par le ministère de l’Éducation du Québec, 18 novembre 1997.

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Source :

Communication présentée dans le cadre du 74e colloque de l’Association francophone pour le savoir ACFAS / Atelier 632 : Informatisation du graphisme tactile à l’usage des personnes aveugles ou handicapées visuelles / Montréal / McConnell Eng. Bldg, McGill Campus Université McGill, / 15 Mai 2006.

Communication non publiée.

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Sur des sujets apparentés :

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