L’éducation musicale et le rapport Rioux

L’objectif du rapport Rioux se lisait comme suit: «(…) étudier toutes les questions relatives à l’enseignement des arts, y compris les structures administratives, l’organisation matérielle des institutions affectées à cet enseignement et la coordination de ces institutions avec les écoles de formation générale (…).» Ce qu’il y a à retenir des propos sur l’éducation musicale.

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L’éducation musicale et le rapport Rioux

«Par son système d’éducation et sa pratique pédagogique, une société révèle ce qu’elle est et ce qu’elle veut être.»1

«Une société éduque sa population selon la définition qu’elle se donne elle-même et le rôle qu’elle croit être en mesure de jouer dans le monde.»2

1966, Un carrefour

Au moment où le Lieutenant-gouverneur en conseil recevait la dernière tranche du rapport Parent,3 la commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec était intitulée par arrêté en conseil. Nous étions en mars 1966. Les membres de cette dernière commission, présidée par Marcel Rioux, déposent leur rapport préliminaire en août 1966, puis leur rapport final en août 1968. L’objet de cette enquête et, par conséquent, de ce rapport est ainsi officiellement formulé:

«(…) étudier toutes les questions relatives à l’enseignement des arts, y compris les structures administratives, l’organisation matérielle des institutions affectées à cet enseignement et la coordination de ces institutions avec les écoles de formation générale (…).»4

Ce sont des réflexions de l’ordre de celles que l’on retrouve en exergue qui donnent le ton au Rapport de la commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec. Comme par son champ général d’étude (l’éducation) et sa situation temporelle le rapport Rioux semble avoir été engendré par le rapport Parent, il en fait une analyse critique dès les premières pages. C’est ainsi que l’on retrouve à la fin du premier chapitre, par exemple, les propos suivants:

«Nous tenons donc que ce rapport n’a pas été (sic) accordé au domaine des arts l’importance qu’il devrait avoir dans un système moderne d’éducation et que le type de société dans lequel les sociétés s’engagent aujourd’hui requiert, de plus en plus, que les étudiants reçoivent une formation plus poussée dans ces matières. Nous tenons aussi que, pour réaliser l’homme polyvalent que la Commission Parent voit apparaître à la fin de sa recherche, il faut que les arts aient une place plus grande dans les écoles. Nous tenons également que, pour instaurer les méthodes de pédagogie active qu’elle préconise, il faut de toute nécessité que les maîtres aient reçu une formation artistique et que les étudiants puissent utiliser la formation qu’ils auront reçue dans ces matières, peu importe à quelle discipline ils seront soumis (…).»5

De tels propos révèlent déjà les grandes options des commissaires.

Les voies explorées par le rapport Rioux 

Le rapport Rioux, comme il est d’usage de le nommer, se présente en quatre volumes. Il est également construit en quatre tomes, eux-mêmes subdivisés en plusieurs parties et chapitres.

Le 1er tome (qui occupe la majeure partie du 1er volume) explore, en autant de parties, des questions telles que:

      • la société, la culture et l’éducation,
      • pourquoi l’art?
      • les arts en eux-mêmes.

Le 2e tome se développe en sept parties. Les deux premières se retrouvent dans le 1er volume et les cinq autres dans le second. Chacune de ces parties est consacrée, successivement,

      • au développement de l’enseignement des arts au Québec,
      • aux structures d’ensemble,
      • à l’éducation artistique dans l’enseignement,
      • à la formation professionnelle,
      • à la formation des enseignants,
      • à l’enfance inadaptée et, finalement,
      • à l’éducation permanente.

Le 3e tome, qui complète le 2e volume, révèle la position des commissaires sur trois grands sujets:

      • les responsabilités d’un ministère du développement culturel,
      • des suggestions pour une politique culturelle,
      • le développement du cinéma.

Le 4e tome du rapport, signé Jean Deslauriers, membre de l’équipe des commissaires, s’intitule: L’enseignement de la musique dans la Province de Québec. Il constitue le 4e volume du rapport. Très concis et ne traitant que de musique, comme son titre le spécifie bien, il s’articule en quatre parties:

      • démocratisation et intégration de l’enseignement de la musique
      • Programme d’enseignement musical intégré aux structures scolaires définies dans le Rapport Parent
      • les structures de l’enseignement supérieur de la musique. Création d’une faculté complète des arts à structure départementale
      • le recrutement et la formation des professeurs de musique.

Il faut encore préciser que le 3e volume du rapport regroupe dix appendices dont un traite spécifiquement d’éducation musicale; il s’agit de l’appendice no 4:  l’enseignement musical en Hongrie et le développement physique et intellectuel de l’enfant.6

L’étude consignée dans les trois premiers tomes débouche sur la formulation de 368 recommandations, auxquelles il faut ajouter les quinze recommandations qui résument les prises de positions de Jean Deslauriers dans le 4e tome. C’est au chapitre III de la 2e partie du tome II, chapitre intitulé: Le réseau de l’éducation, que des recommandations commencent à être formulées. On en retrouve d’ailleurs à la fin de presque tous les chapitres de l’ouvrage.

Du rapport à l’article

En quelques paragraphes, il serait téméraire de simplement penser réussir une synthèse sans omission d’un ouvrage aussi dense et d’environ 900 pages. Le lecteur comprend dès lors que le présent article ne peut couvrir une pareille matière. Tout au plus peut-il servir à éclairer quelques pistes et à faire certains rappels. Puissent ces lignes inviter à renouer contact avec cette somme de réflexions, de références et de recommandations afin, entre. autres, d’effectuer une lecture de la réalité présente à la lumière de ce qui a déjà été dit et, par conséquent, d’interpréter cette réalité qui est nôtre.

L’angle de lecture retenu est celui de l’éducation musicale. Cependant, comme le rapport Rioux travaille à partir du concept de l’éducation artistique, nombreux seront les rappels qui refléteront cette option englobante. L’éducation musicale s’inscrit à part entière dans l’univers de l’éducation artistique ainsi définie:

«L’éducation artistique est une éducation de base, prioritaire à toute spécialisation, au même titre que les mathématiques et la langue maternelle. Au tout début, (…) il s’agit beaucoup plus de l’éducation de la spontanéité créatrice au sens de Piaget »7 qui explique d’ailleurs que

«l’éducation artistique, (…) doit être avant tout l’éducation de cette spontanéité esthétique et de cette capacité de création dont le jeune enfant manifeste déjà la présence; et elle ne peut, moins encore que toute autre forme d’éducation, se contenter de la transmission et de l’acceptation passive d’une vérité ou d’un idéal tout élaboré: La beauté, comme la vérité ne vaut que recréée par le sujet qui la conquiert».8

L’éducation artistique à l’école

Le rapport Rioux se prononce, et souhaite qu’on fasse de même, sur le droit de l’enfant à l’éducation artistique, sur la démocratisation de cette éducation, sur son poids dans la formation de l’enfant et sur sa présence constante dans les programmes d’études. A ces égards, il recommande, entre autres,

« (…) que soit reconnu, en principe et dans les faits, le droit d’un enfant à l’éducation artistique »;

« (…) que l’on assure, par l’adoption de mesures concrètes, la démocratisation de l’enseignement des arts en rendant accessible à tous la formation artistique »;

« (…) que l’éducation artistique au niveau préscolaire soit considérée comme la base de la formation de l’enfant», qu’elle «soit l’une des bases essentielles de» cette formation à l’élémentaire, et enfin, qu’elle «soit considérée comme l’un des champs fondamentaux de l’enseignement polyvalent» au niveau secondaire;

« (…) que l’éducation artistique soit inscrite au programme de l’enseignement, du préscolaire au supérieur, qu’elle «soit obligatoire jusqu’à la fin du secondaire et qu’elle soit graduellement spécialisée selon le système de matières à options».9

Il opte pour l’expérience esthétique et la pédagogie active lorsqu’il recommande

« (…) que l’éducation artistique soit conçue selon l’objectif général qu’est l’expérience esthétique sous toutes ses formes»; 

« (…) étant donné la nature de l’expérience artistique, que l’enseignement soit continu et que l’on évite par exemple au premier cycle» du secondaire «de le dispenser sous forme d’enseignement intensif ou selon un cycle d’alternance des matières»;

« (…) que l’éducation artistique soit faite selon l’esprit d’une pédagogie active et, par conséquent, que l’accent soit mis sur l’expérience pratique par l’expression libre».10

Il fait la promotion de toutes les disciplines artistiques, il précise les disciplines à aborder à chaque niveau d’études, il propose la modification de la grille des matières obligatoires au secondaire. À ces sujets, il recommande donc

« (…) que soient intégrées dans les structures de l’éducation toutes les disciplines artistiques au même titre et dans les mêmes institutions que tous les autres enseignements»;

« (…) que les disciplines suivantes soient à la base d’une formation complète:

a) AU PRÉSCOLAIRE ET A L’ÉLÉMENTAIRE: la rythmique, le jeu dramatique, les activités plastiques, la musique;11

b) AU SECONDAIRE: le jeu et l’art dramatique, la musique, les arts plastiques, la rythmique et la danse, la photographie, la radio-télévision et le cinéma;

c) AU COLLÉGIAL ET AU SUPÉRIEUR: toutes disciplines et toutes formes de manifestations artistiques aussi»; 

« (…) que l’on modifie la grille des matières obligatoires du programme général de l’enseignement secondaire de façon à permettre une insertion complète des matières artistiques».12

Il s’exprime sur le statut des enseignants responsables de l’éducation artistique à chaque niveau de l’école. On apprend alors que les commissaires souhaitent:

« (…) que les titulaires soient responsables de l’éducation artistique au préscolaire et au premier cycle de l’élémentaire;

« (…) qu’à partir du deuxième cycle de l’élémentaire «les matières artistiques ne soient enseignées que par des spécialistes»; qu’au secondaire,

a) elles «soient dispensées par des spécialistes,

b) que ceux-ci soient munis du premier diplôme universitaire avec spécialisation dans l’enseignement de niveau secondaire,

c) qu’éventuellement, ces spécialistes soient pourvus du second diplôme universitaire pour les enseignements du second cycle».13

Le rapport prend également position sur le temps à consacrer à l’éducation artistique dans les cadres scolaires et sur le nombre d’élèves par classe au secondaire. Ainsi, il est préconisé

« (…) qu’au moins la moitié de l’horaire soit consacré à des activités artistiques» au préscolaire;

« (…) qu’une durée hebdomadaire d’environ sept heures et demie (…) soit consacrée» à l’éducation artistique à l’élémentaire; 

qu’au sein de ce bloc, « (…) une période hebdomadaire de deux heures et demie, à raison d’une demie heure par jour, soit consacrée (…)» à la musique;

« (…) que l’éducation artistique au secondaire, soit donnée de façon suivante:

a) aux deux premières années, à raison de cinq périodes par semaine,

b) à la troisième et quatrième année, à raison de quatre périodes par semaine,

c) à la cinquième année, à raison de deux périodes par semaine »;

« (…) que les disciplines obligatoires soient offertes:

a) à raison de cinq périodes par semaine, au secondaire I et II,

b) à raison de deux périodes par semaine, au secondaire III »; 

« (…) que les disciplines obligatoires au choix soient dispensées  

a) au secondaire III, sur la base de deux périodes par semaine, 

b)  au  secondaire  IV, sur la base de quatre périodes par semaine, 

c) au secondaire V, sur la base de deux périodes par semaine»; 

« (…) que dans les cours réguliers le nombre d’élèves ne dépasse pas 20 par professeur, au premier cycle, et, au second cycle, ce nombre ne dépasse pas 15».14

La musique, un volet de l’éducation artistique

La musique, comme il a été donné de l’observer jusqu’ici, est l’une des disciplines artistiques que le rapport Rioux intègre dans le processus englobant de l’éducation artistique. Il la traite donc comme l’un des éléments de cette éducation tout au long de son étude et dans chacun des aspects qu’il aborde. La musique est donc présente dans tous les rappels que l’on vient de lire. Elle fait également l’objet de développements dans diverses sections du rapport15 et génère des recommandations spécifiques portant, par exemple (pour ne se limiter qu’aux premiers niveaux du système d’éducation), sur les méthodes, sur le temps à consacrer à la musique au secondaire, sur le contenu de quelques programmes, sur le matériel didactique et les compositeurs, sur l’équipement en instruments, etc.16

Mais aucune discipline artistique ne semble avoir de statut particulier ou de traitement privilégié dans ce rapport. Bien sûr, on peut distinguer les disciplines  artistiques plus traditionnellement liées à l’éducation (musique, arts plastiques) des disciplines dont on souhaite la présence plus tôt dans l’éducation pour tous (danse, photographie, cinéma, etc.).

Constat de 1968?

Le rapport Rioux est généreux en recommandations mais il l’est tout autant en sujets de réflexion. C’est en méditant sur quelques-uns d’entre eux que je referme momentanément cet ouvrage.

«Les enseignants en art des niveaux élémentaire et secondaire ont à faire face aux problèmes qui agitent actuellement la totalité du corps enseignant; mais en plus, il leur faut affronter les difficultés particulières, et qui découlent de la situation peu enviable qu’on leur fait dans la société. (…), le statut professionnel des maîtres dépend de l’importance que la société veut bien accorder au corps enseignant. Il s’en suit que la condition de l’enseignant en art est difficile à plusieurs points de vue.»

 «(…) La reconnaissance à part entière des disciplines artistiques dans le programme d’enseignement est le plus grave des problèmes auxquels doit faire face le spécialiste en art. Même si le programme reconnaît l’importance de l’éducation artistique et lui fait une place, l’art est souvent considéré tel le parent pauvre de l’éducation générale. Comme l’establishment pédagogique des écoles et des commissions scolaires n’a pas reçu une formation artistique suffisante, le spécialiste en art doit d’abord éduquer les cadres administratifs responsables de l’organisation scolaire, desquels il dépend pour ses conditions de travail.

 (…) Et c’est ainsi que les heures prévues pour les enseignements des arts sont amputées au profit des matières dites plus utiles, quand des circonstances exigent un réaménagement occasionnel de l’horaire. (…) Par conséquent, le climat dans lequel doit s’effectuer l’éducation artistique est si défavorable qu’il oblige le maître en art à faire des efforts répétés et épuisants auprès des élèves, ne serait-ce que pour motiver les groupes qui lui sont confiés.17

Pour infléchir les perceptions

D’un tel constat naissent des recommandations comme celles-ci:

«Nous recommandons que les futurs administrateurs des institutions scolaires reçoivent une formation artistique pendant leurs études spécialisées».

«Nous recommandons que l’on organise une campagne d’information soutenue par les grands média destinée à éclairer la population sur les buts et le rôle des disciplines artistiques comme moyen d’éducation.»18

Mais ces recommandations ont déjà 18 ans! Sont-elles trop vieilles ou recèlent-elles encore le dynamisme d’une action à renouveler?

Peut-être devrait-on se remettre à l’écoute du rapport Rioux, évaluer ses propos avec le recul, considérer ce que le système d’éducation a fait sien et ce qu’il a ignoré, repenser la société dans laquelle on vit et vers laquelle on veut aller sans jamais oublier que

«Par son système d’éducation et sa pratique pédagogique, une société révèle ce qu’elle est et ce qu’elle veut être».1

Nicole Trudeau Ph.D.

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Références 

1  RIOUX, Marcel, ET AL. / Rapport de la commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec / Québec, l’Éditeur officiel du Québec, 1968, vol. 1: p. 20 par. 4.
2  Ibid., p. 20 par. 5.
3  PARENT, Alphonse-Marie / Rapport de la commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, 1964-66.
4  CONSEIL EXÉCUTIF,   Arrêté en conseil, no. 600, par. 1, Québec, 31 mars 1966, cité dans RIOUX, Marcel, ET AL., Op. cit., vol. 1.
5  RIOUX, Marcel, ET AL., Op. cit., vol. 1: pp. 27-28 par. 29.
6  RIBIÈRE-RAVERLAT, J., dans RIOUX, Marcel, ET AL., Op. cit., vol. 3: 65-69.
7  bid., vol. 1, p. 103 par. 128.
8  PIAGET, cité dans RIOUX, Marcel, ET AL., Op. cit., vol. 1: p. 103 par. 128.
9  RIOUX, Marcel, ET AL., Op. cit., vol. 2: p. 52 rec. 39 et 40, p. 67 rec. 89, p.83 rec. 98, p. 110 rec. 113, vol. 1: p. 279 rec. 5, vol. 2: p. 111 rec. 115.
10  Ibid. vol. 2: p. 53 rec. 41, p. 113 rec. 130, p. 53 rec. 42.
11  À la rec. 99 (co1.2, p. 83), la danse est ajoutée à l’élémentaire.
12  RIOUX, Marcel, ET AL., Op. cit., vol. 1: p. 278 rec. 4, vol. 2: p. 53 rec.45, p. 110 rec. 114.
13  Ibid., vol. 2: p. 67 rec. 93, p. 84 rec. 104 et 105, p. 53 rec. 49, p. 114 rec.136.
14  Ibid., vol. 2: p. 67 rec. 91, p. 83 rec. 99 et 100, p. 111 rec. 117, 118 et 120, p. 114 rec. 137.
15  Ibid., tome 1: 3e partie, chapitre II, tome 2: 1ère partie, chapitre II, 3e partie, chapitre II, 4e partie, chapitre I, III, IV et V, 5e partie, chapitre IV, etc.
16  Ibid., vol. 2: p. 84 rec. 103, vol. 4: p. 5 rec. 4;
vol. 2:  p. 112 rec. 123, vol. 4: pp. 7-8 rec. 6 et 7;
vol. 2:  p. 56 rec. 75, vol.4: pp. 3-8 rec. 3-4-6-7;
vol. 2:  p. 57  rec. 78;
vol. 2:  p. 56 rec. 76.
17  Ibid., vol. 2: pp. 245-246 par. 575-576-577.
18  Ibid., vol. 2: p. 267 rec. 271, p. 54 rec. 56.

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Article publié dans :

À la ronde Revue de la Fédération des Associations des Musiciens Éducateurs du Québec (FAMEQ) / Volume 6 numéro 2, novembre-décembre 1986 / pp. 9-16 / Nicole Trudeau Ph.D. /  L’éducation musicale et le Rapport Rioux

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