Être femme handicapée – impacts

Pour me préparer à ma participation à un documentaire sur la féminité diffusé sur la chaîne Ami télé, Prendre la parole… au féminin, j’ai réfléchis par écrit sur les thématiques abordées. Je reproduis ici le fruit de cet exercice. Je vous invite à faire de même.

Être femme handicapée – impacts

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Invitée à témoigner, dans le cadre d‘un documentaire sur la féminité donnant la parole à des femmes handicapées sur leur perception de la féminité, j’ai d’abord vérifié ce que j’aurais à dire en réfléchissant par écrit aux thématiques du canevas initialement proposé, avant d’accepter ou de décliner l’invitation.

Ce sont ces réflexions préparatoires que je regroupe ici, réflexions qui m’ont convaincue de Prendre la parole… au féminin, de témoigner pour contribuer à une meilleure compréhension de cette réalité.

Les thématiques proposées et sur lesquelles je me suis longuement attardées sont:

L’adolescence
Le regard des autres / le jugement des autres
L’estime de soi
La beauté
L’amour
La féminité
Demander de l’aide

Chaque thématique était articulée par quelques questions plus ciblées.

L’ADOLESCENCE

Mise en contexte:

«L’adolescence est une période charnière pour tout le monde, où on se découvre personnellement, mais aussi par rapport aux autres.»

Questions:

«Comment ça s’est passé pour vous?»
«Comment votre handicap a marqué votre adolescence?»
«Comment décririez-vous votre rapport à votre féminité à cette période de votre vie?»

Le souvenir que je garde de cette période est douloureux. Elle fut difficile, sombre, triste socialement et affectivement. J’ai alors tout investi dans mes études.

Parce qu’il était impossible d’être scolarisée en milieu régulier, donc, de demeurer dans ma famille, dès l’âge de 5 ans et pour toute la durée de mon parcours scolaire (jusqu’à 20 ans), j’ai vécu en internat, milieu très fermé où je me retrouvais avec des jeunes qui avaient comme moi une déficience visuelle plus ou moins importante. Nous étions toujours entre filles. Et toujours les mêmes filles. Il est vrai qu’il y avait quelques garçons dans les premières classes mais il n’y avait pas de contacts en dehors de la classe. Je me suis rapidement sentie exclue du monde dit «normal», du monde «des voyants». Je me sentais donc extrêmement marginalisée, limitée, mise à l’écart de la société. Le sentiment de rejet s’est incrusté. En dehors du monde des aveugles, je me percevais inférieure et ne pouvant pas avoir de place. Malgré tout, déjà au pensionnat je revendiquais la possibilité que nous soyions mises en contact avec des voyants. J’ai beaucoup plaidé pour l’intégration.

Lorsque je me retrouvais dans ma famille pendant les vacances et les courts congés, le copinage avec l’entourage, avec les amis de mes frères, ne se développait pas vraiment. J’avais le sentiment de n’être pas vue. Je portais des verres très épais. J’étais timide, complexée comme fille. Je me sentais ni jolie, ni attirante. On ne s’intéressait pas à la jeune fille que j’étais, jeune fille différente et pratiquement aveugle. Le handicap a consolidé mon sentiment d’exclusion sociale. Je me suis réfugiée dans mes études où j’excellais.

J’avais un grand souci d’être bien mise, d’être toujours impeccable, de bien paraître. J’adorais la mode. J’en rêvais même pendant mon pensionnat où je me sentais brimée par l’uniforme qui étouffait ma coquetterie. Voilà pourquoi, sans doute, je me réfugiais dans ma tête et mon imagination pour me concocter des vêtements, pour inventer des tenues pour les autres. Porter des vêtements qui me vont bien m’a toujours rassurée; cela renforçait ma confiance. Je ne voulais surtout pas être perçue misérable. Comme je ne me sentais pas particulièrement jolie et attirante, les tenues vestimentaires constituaient pour moi une façon de me rassurer, de me distinguer et d’exister davantage comme fille. J’avais le sentiment que l’on ne me voyait pas comme fille. C’était blessant. Oui, ce sont les études qui m’ont sauvée.

LE REGARD DES AUTRES / LE JUGEMENT DES AUTRES

Questions:

«Comment les autres vous perçoivent-ils?»
«Comment ce regard que l’on porte sur vous vous a affectée dans votre vie?»
«A-t-il eu un impact sur comment vous vous percevez comme femme?»

Je crois avoir compris et surtout ressenti rapidement que le handicap fait peur, crée des inconforts, des malaises, des distances, qu’il éloigne, isole, projette une image d’incapacité à tous égards. Cela pèse extrêmement lourd sur l’estime de soi que l’autre ne vous renvoie pas, bien au contraire. Je crois, encore aujourd’hui, que le regard de l’autre face à une personne handicapée est généralement réducteur. Le handicap ternit le regard de l’autre. Il suscite d’emblée un moins. Il gêne. Il rend mal à l’aise. Il freine l’envie de contact.

Bien sûr que ce regard a eu un énorme impact sur moi surtout comme femme. Je n’ai jamais eu confiance en moi dans mes relations aux hommes. Je ne croyais pas qu’un homme voyant puisse vraiment s’intéresser à la femme aveugle que j’étais. J’ai été très vindicative à de multiples égards, mais pas du tout dans mes relations avec les hommes. J’ai extraordinairement manqué d’assurance à cet égard. J’ai tout investi ailleurs pour survivre.

L’ESTIME DE SOI

Mise en contexte

«Bâtir son estime de soi, c’est un travail continuel…»

Questions:

«Est-ce que ça été quelque chose de facile ou de difficile pour vous?»
«Croyez-vous que bâtir son estime de soi c’est plus compliqué quand on est une femme? Pourquoi?»
«Qu’est-ce qui vous donne confiance en vous?»

Comme tant de gens, je comptais sans doute sur les autres pour savoir ce que je valais. Si on me valorisait, je me sentais bonne, si on me critiquais ou jugeait négativement, je me dépréciais. J’ai longtemps vécu la cécité comme une tare sociale. Mais à partir du moment où j’ai choisi la voie de l’autonomie à tous égards avec ce que j’étais et ce que j’avais (ne pas compter sur les autres pour construire ma vie), l’objectif étant extrêmement exigeant, je n’ai plus perdu de vue cette cible.

Si l’âme sœur est sur ma route, je chemine avec elle. Sinon, je poursuis ma route. Je n’irai pas au devant du rejet.

Que ce soit plus difficile pour une femme de construire son estime de soi? Peut-être. Parce que, soit ataviquement, soit à cause de la tradition, la femme a besoin d’être appréciée, confortée, valorisée, admirée, aimée par l’autre. Parce qu’elle a peur de déplaire. Parce qu’elle a de la difficulté à s’autoévaluer, à construire son estime en elle-même. Ajouter à cela, le handicap qui, socialement, est un moins, et vous prendrez la mesure du défi.

Ce qui me donne confiance, ou plus exactement, ce qui m’aide à bâtir ma confiance en moi, c’est mon ardent désir de faire quelque chose de ma vie. C’est ma volonté d’exister, de vaincre les obstacles et les résistances. Mais je n’appellerais pas cela de la confiance, peut-être est-ce simplement de la résistance au sentiment de rejet.

LA BEAUTÉ

Questions:

«C’est quoi la beauté?»
«En quoi notre rapport à la beauté est différent quand on a un handicap?»

Question vaste et difficile. Subjectivement, je dirais que c’est la communion avec quelque chose qui me touche, qui parle et rejoint d’abord ma sensibilité. En ce sens, je crois que le rapport à la beauté n’est pas différent selon qu’on soit handicapé ou non.

L’AMOUR

Questions:

«En couple ou célibataire? Depuis longtemps?»
«Comment le fait que vous soyez non-voyante a-t-il affecté vos relations amoureuses?»
«Quels défis avez-vous rencontrés?»

Célibataire depuis toujours. J’ai malheureusement toujours vécu la cécité comme un obstacle majeur à une vie de couple. Je n’ai jamais cru qu’on puisse me préférer à une femme voyante. La crainte du rejet m’a toujours hantée.

N’ayant jamais eu assez confiance qu’un homme voyant veuille partager ma vie, ne me sentant pas prête à la partager avec quelqu’un vivant avec le même handicap que moi, je suis demeurée célibataire.

Le plus grand défi alors? Donner un sens à ma vie; développer des projets et des passions et m’y investir.

FÉMINITÉ

Question:

«Qu’est-ce qui nous rend femmes, selon vous?»

C’est d’être consciente de ce que l’on est, de ce que l’on veut et aller au bout de soi-même avec passion.

Je suis femme et j’ai toujours tenté d’aller au bout de moi-même avec ce que je désirais et croyais possible, malgré mes limitations, mais par-dessus tout, avec passion.

PERFORMANCE / DEMANDER DE L’AIDE

Mise en contexte

«En tant que femme, on veut prouver qu’on est capable de faire les choses de façon indépendante, qu’on est aussi «performante» qu’un homme…»

Questions:

«Est-ce que ce sentiment est décuplé quand on est en situation de handicap?»
«Sent-on qu’on a encore plus besoin de se prouver?»
«Pourquoi est-ce que c’est difficile de demander et d’accepter de l’aide? En tant que femme? En tant que personne handicapée?»

Parce que je vis difficilement mes incapacités, parce que je redoute de me les faire reprocher, parce que j’aimerais tout faire par moi-même. Par-dessus tout, parce que je sens et je sais qu’on a pas confiance, qu’on n’y croit pas.

CONCLUSION

Ma participation à ce documentaire sur la féminité m’a fourni l’occasion de revisiter intérieurement ce qu’a représenté pour moi l’état de femme handicapée: d’où je suis partie, ou j’en suis aujourd’hui. D’en témoigner publiquement me fut difficile. C’est pourtant en disant les choses qu’on peut espérer être comprise. Tout ce que je souhaite, ou du moins, espère, c’est que cette parole soit accueillie et qu’elle contribue, par une plus grand compréhension, au rapprochement des différences.

Pourquoi le sexe et le handicap gommeraient-ils tout ce que les êtres humains ont en commun?

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Lire: Le billet d’humeur du 6 juillet 2021 : Prendre la parole… au féminin

 Voir: Le documentaire sur Ami télé Prendre la parole… au féminin

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