Une lecture qui laisse des traces

29 décembe 2019

Je termine la lecture de La promesse de l’aube de Romain Gary. C’est touchée, émue et interpelée que je refermais à chaque fois ce récit autobiographique. C’est une rencontre qui laisse des traces. En plus de décrire des faits et événements dans lesquels il nous plonge, l’auteur réfléchit et questionne, ce qui en fait une lecture étoffée que j’ai beaucoup aimée et que je recommande.

L’axe central du livre et, je dirais, de la vie de Romain Gary, c’est l’amour filial (mère fils) d’une intensité et d’une empreinte sans pareil.

La promesse de l’aube date de 1960. Elle n’a pris aucune ride et, selon moi, elle n’en prendra jamais tellement le témoignage de l’amour filial est puissant et authentique. Ce sentiiment les habite, les unit et les soude au-delà de toute contingence.

L’essentiel de ce livre ne se résume pas. Voilà pourquoi je me permets de reproduire ici quelques passages qui m’ont particulièrement rejointe afin de donner un petit aperçu du ton du récit et de proposer ce que je souhaite approfondir.

«Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt, ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances. On en vient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. (…)»
(Chapitre IV)

«Je ne pouvais voir le visage désemparé de ma mère sans sentir grandir dans ma poitrine une extraordinaire confiance en mon destin.»
(Chapitre V)

«Plus je regardais le visage vieilli, fatigué, de ma mère, et plus mon sens de l’injustice et ma volonté de redresser le monde et de le rendre honorable grandissaient en moi. (…).»
(Chapitre XX)

«Pour la première fois, en voyant ce visage gris aux yeux fermés, penché sur le côté, cette main sur la poitrine, la question de savoir si la vie est une tentation honorable se posa brusquement à moi. Ma réponse à la question fut immédiate, peut-être parce qu’elle m’était dictée, par mon instinct de conservation, et j’écrivis fébrilement un conte intitulé La vérité sur l’affaire prométhée, qui reste encore aujourd’hui pour moi la vérité sur l’affaire prométhée.»
(Chapitre XXI)

«(…) je pressentais déjà que le temps m’était strictement compté. Mais je ne pouvais rien qui fût à la mesure de mon étrange besoin, rien qui fût digne de ma mère, de mon amour, de tout ce que j’eusse voulu lui donner. Le goût du chef-d’oeuvre venait de me visiter et devait plus jamais me quitter. (…)».
(Chapitre XV) `

«Vague et lancinant, tyranique et formulé, un rêve étrange s’était mis à bouger en moi, un rêve sans visage, sans contenu, sans contour, le premier frémissement de cette aspiration à quelque possession totale dont l’humanité a nourri aussi bien ses plus grands films que ses musées, ses poèmes et ses empires, et dont la source est peut-être dans nos gènes comme un souvenir et une nostalgie biologique que l’éphémère conserve de la coulée éternelle du temps et de la vie dont il s’est détaché. Ce fut ainsi que je fis connaissance avec l’absolu, dont je garderai sans doute jusqu’au bout, à l’âme, la morsure profonde, comme une absence de quelqu’un. Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler «les racines du ciel», dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. Ce fut sans doute ce jour-là que je suis né en tant qu’artiste; par ce suprême échec que l’art est toujours, l’homme, éternel tricheur de lui-même, essaie de faire passer pour une réponse ce qui et condamné à demeurer comme une tragique interpellation.»
(Chapitre XV)

«Vingt ans sont passés et l’homme que je suis, depuis abandonné de sa jeunesse, se souvient avec beaucoup moins de gravité et un peu plus d’ironie de celui que je fus alors avec tant de sérieux, tant de conviction. Nous nous sommes tout dit et pourtant il me semble que nous nous connaissions à peine. Était-ce vraiment moi, ce garçon frémissant et acharné, si naïvement fidèle à un compte de nourrice et tout entier tendu vers quelque merveilleuse maîtrise de son destin? Ma mère m’avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l’aube ou chaque fibre d’un enfant se trempe à jamais de la marque reçue, nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu. Avec au coeur, un tel besoin d’élévation, tout devenait abîme et chute. Aujourd’hui que la chute est vraiment accomplie je sais que le talent de ma mère m’a longtemps poussé à aborder la vie comme un matériau artistique et que je me suis brisé à vouloir l’ordonner autour d’un être aimé selon quelques règles d’or. Le goût du chef-d’oeuvre, de la maîtrise, de la beauté, me poussait à me jeter les mains impatientes contre une pâte informe qu’aucune volonté humaine ne peut modeler, mais qui, elle, possède au contraire le pouvoir insidieux de vous pétrir à sa guise, imperceptiblement, à chaque tentative que vous faites de lui imprimer votre marque, elle vous impose un peu plus d’une forme tragique, grotesque, insignifiante ou saugrenue, jusqu’à ce que vous vous trouviez (…) dans une solitude que l’aboiement des phoques et le cri des mouettes déchirent parfois (…). Je me tuais à vouloir vivre ce qui à la rigueur pouvait seulement être chanté. Ma course fut une poursuite errante de quelque chose dont l’art me donnait la soif, mais dont la vie ne pouvait m’offrir l’apaisement. Il y a longtemps que je ne suis plus dupe de mon inspiration et si je rêve toujours de transformer le monde en un jardin heureux, je sais à présent que ce n’est pas tant par amour des hommes que par celui des jardins. Et, certes, le goût de l’art vivant et vécu demeure toujours à mes lèvres, mais c’est surtout comme un sourire: ce sera sans doute ma dernière création, s’il me reste à ce moment-là, encore quelque talent.»
(Chapitre XXXIV)

«(..) le mot «athée» m’est insupportable; je le trouve bête, étriqué, il sent la  mauvaise poussière des siècles, il fait vieux jeu et borné d’une certaine façon bourgeoise et réactionnaire que je ne peux pas définir, mais qui me met hors de moi, comme tout ce qui est satisfait de soi et se prétend avec suffisance entièrement affranchi et renseigné.»
Chapitre XIII)

«(…) J’ai toujours été très influencé par mes cadets. Les hommes âgés n’ont jamais eu d’ascendants  sur moi, je les ai toujours considérés comme étant hors jeu et leurs conseils de sagesse me semblent me détacher d’eux comme des feuilles mortes d’une cime sans doute majestueuse, mais que la sève n’abreuve plus. La vérité meurt jeune. Ce que la vieillesse a «appris » est en réalité tout ce qu’elle a oublié, la haute sérénité des vieillards à barbe blanche et au regard indulgent me semble aussi peu convaincante que la douceur des chants émasculés et, alors que l’âge commence à peser sur moi de ses rides et de ses épuisements, je ne triche pas avec moi-même et je sais que, pour l’essentiel, j’ai été et je ne serai plus jamais.»
(Chapitre XV)

«…) la véritable tragédie de Faust, ce n’est pas qu’il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c’est qu’il n’y a pas de diable pour vous acheter votre âme. Il n’y a pas preneur. Personne ne viendra vous aider à saisir la dernière balle, quel que soit le prix que vous y mettiez. (…)»
(Chapitre XVI)

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Gary, Romain / La promesse de l’aube / Paris: Les éditions Gallimard, 1960 / 379 pages

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