Une dévastatrice obsession

27  août 2019

Ce sont les mots de l’éditeur qui résument le mieux l’essentiel du livre de Romain Gary : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable.

«Jacques Raignier, cinquante-neuf ans, industriel, est aux prises avec des difficultés en affaires au moment où sa liaison avec une jeune brésilienne le rend très heureux. À la suite des confidences angoissées d’un ami obsédé par le mythe de la vérilité, la peur du déclin sexuel s’insinue en lui, l’envahit, le détruit, ne le quitte plus. » (à l’endos du livre)

J’ai eu entre les mains et j’ai lu ce livre que je ne connaissais pas et que je n’ai pas choisi. Cette lecture n’est pas un coup de coeur pour moi, mais elle entraîne dans des zones peu fréquentées. Étonnant! dense! tourmenté!

Sujet sans doute audacieux en 1975 que la perte progressive de la virilité liée à l’âge, sujet qui ne vieillira jamais.

Cette cruelle réalité est vécue par le personnage principal, un riche industriel oeuvrant dans les univers financier, social et politique, contexte qui fournit à l’auteur matière à de fort intéressantes réflexions illustrées par des portraits de l’époque, lesquels n’ont pas pris beaucoup de rides. Même près de 50 ans plus tard, on pourrait substituer d’équivalents exemples actuels.

«Lorsqu’un Américain roule en Cadillac et qu’un autre Américain le voit, il se dit : ‹Un jour, je roulerai moi aussi en cadillac›. Lorsqu’un français, quand il se fait narguer par une grosse bagnole, il râle:  ‹Ce salaud là, il ne peut pas rouler en deux-chevaux, comme tout le monde.› » (p. 81)

«Ce n’est pas une crise comme une autre. Toutes nos structures sont usées. Ce n’est même pas l’économi : nous sommes en retard d’une technologie. L’économie tombe en panne parce qu’elle demeure attelée à une technologie que la rapidité même de son développement a rendue anachronique. Le monde meurt de l’envie de naître. Notre société s’est épuisée à réaliser les rêves du passé. Quand les Américains sont allés sur la lune, on a gueulé que c’est une nouvelle époque qui commence. Mais non: c’était une époque qui finissait. On a oeuvré à réaliser Jules Verne: le dix-neuvième siècle… Le vingtième siècle n’a pas préparé le vingt et unième: il s’est épuisé à satisfaire le dix-neuvième. Le pétrole comme sine qua non d’une civilisation: tu te rends compte? Toutes nos sources d’énergie sont chez les autres… C’est l’épuisement… » (p. 82)

Et ces propos du romancier se retrouvent dans un ouvrage publié en 1975…

«Je n’étais pas surpris par la transformation d’un play-boy doré en géant multinational. Le goût des trophées ne passe pas avec l’âge, et le psychisme gagne souvent en acharnement ce que le corps perd en vigueur.» (p. 16)

L’amour de Jacques et Laura est touchant.

«(…) vivre est une prière que seul l’amour d’une femme peut exaucer.» (p. 40)

«La vraie maison de l’amour est toujours une caresse.» (p. 11)

« (…) tous ces mots qui ne savent pas parler devaient se presser dans mon regard» (p. 204)

Que j’aime cette façon de beaucoup dire en peu de mots.

L’angoisse obsessionnelle de Jacques est désesspérante. Il consulte. Il échaffaude des fantasmes…

« (…) moment difficile entre tous, disait Bonnard, lorsqu’on a envie de continuer, mais où votre métier vous murmure qu’une touche de plus au tableau va tout gâcher. Il faut savoir s’arrêter à temps.» (p. 101)

«Il m’était toujours paru que le vieillissement prépare au vieillissement. Il était, me semble-t-il, saisons, étapes, signes annonciateurs du changement: un «peu à peu» qui donne le temps de réfléchir, de se préparer et de prendre ses dispositions et ses distances, se fabriquer une «sagesse», une sérénité. Un jour on se surprend à penser à tout cela, avec détachement, à se souvenir de son corps avec amitié, et se découvrir d’autres intérêts, (…)». (p. 38)

À certains moments, je redoutais le suicide de Jacques:

Parlant à son fils, Jacques dit :

«tu as pudiquement évité de mentionner mon assurance-vie souscrite par les trois sociétés. Ça représente quatre cents millions pour ta mère et toi. (…) ça, c’est ma valeur à la casse!» p. 183)

Quelques pages plus loin, de nouveau en parlant à son fils Jacques dit :

«Vous avez mon assurance sur la vie souscrite conjointement par les trois sociétés. » (p. 199)

Il se répète encore :

«Je suis à peu près ruiné et j’ai une assurance sur la vie pour quatre cents millions… Je vaux encore ça.» (p. 226-227)

Et à son fils, une fois de plus:

«Calme-toi, Jean-pierre. Et je te rappelle que en ce qui concerne ta mère et toi, il y a quatre cents millions de mon assurance sur la vie.» (p. 235)

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Source :

Romain Gary / Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable / Paris : Gallimard, © 1975, 248 pages

Pour en savoir plus: 

 Je vous suggère la lecture de critiques sur le site de Babelio

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