Une autre émouvante page de Philippe Claudel

15 septembre 2018

Réveil

«Je sors des nuits avec l’étonnement du vivant. À mesure que le temps passe, je prends ce moment ordinaire comme une rémission fragile qui se perpétue. J’ai crainte qu’elle ne cesse, et qu’un soir, au coucher, en éteignant la lumière et en donnant un baiser à celle que j’aime, je ne fasse sans le savoir pour la dernière fois ces gestes accoutumés. Il ne s’agit pas d’une peur de mourir, mais plutôt d’une terreur à ne plus vivre, c’est-à-dire à emprunter seul des chemins inconnus, soit ceux de la mort dont nul ne sait la nature mais que j’entrevois comme une impasse dont mes sens inopérants et ma conscience irréversiblement éteinte ne pourront me donner la mesure, soit ceux de la vie, mais la vie amputée de la présence de mon aimée, et qui serait alors une existence borgne, tranchée dans le vif, sanguinolente. Aussi, lorsque je me réveille et reprends peu à peu ma place dans le monde engourdi, au cœur du matin et d’une lumière naissante, et que mes mains, comme aimantées, viennent effleurer le corps qui repose au côté du mien, et que je sens le chaud de ce corps, son rythme lent de respiration pour peu qu’il soit encore, lui, dans le sommeil, ne se doutant pas que je viens quant à moi de le quitter, je me blottis au plus près, peau contre peau, buvant la tiédeur nocturne enlacée dans le tissu des draps et celui, plus mince et plus léger, de la chemise de nuit qui le revêt, laissant les épaules nues, les bras, la naissance de la gorge sur laquelle mes doigts viennent sentir la vie et le sang qui bat. Voilà ici des instants de la plus haute intimité et de l’amour qui n’a besoin d’aucun mot pour se dire. Les parfums des corps de ceux qui s’aiment et qui ont traversé ensemble, mais séparés hélas par leurs sommeils solitaires, les heures nocturnes ont à voir avec ceux qui flottent dans les contes de fées où les princesses engourdies dans leur sommeil éternel attendent le baiser de leurs princes. Ce que je retire, c’est le chaud de la vie hibernante, gorgée d’un repos qui a délassé le corps, l’a détendu comme une souple soierie libérée d’un tiroir. Avant que mon aimée n’ouvre les yeux, avant même qu’elle ne me voie, qu’elle ne me sourie, ce que je veux étreindre en respirant sa peau et sa chevelure, c’est notre présence commune qui fait de ce réveil le recommencement de notre amour, l’aube ressucitée d’une durable harmonie.»

Que c’est beau de partager l’émotion de l’écrivain qui sculpte le texte avec tant d’amour, de doigté, de délicatesse et de virtuosité!

Pour le goûter pleinement, j’aime à le lire lentement, à le lire à haute voix, même.

—-

CLAUDEL, Philippe / Parfums / Stock, Paris, 2012,  pp. 171-173

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *