Un lecteur de Luis Borges

29 juillet 2020

C’est au début de l’essai de  Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, que j’apprends que cet auteur, à l’âge de 16 ans en 1964, a été, pendant deux ans, lecteur pour l’écrivain argentins Jorge Luis Borges dont la vue s’était progressivement éteinte. Manguel travaillait alors dans une biblairie fréquentée par Borges qui lui a demandé de lire pour lui. Borges avait alors 65 ans.

Voici en quels termes Manguel décrit les rencontres avec Borges et parle de ces séances de lecture :

«Je sonnais; la femme de chambre m’introduisait, (…) dans le petit salon où Borges venait m’accueillir en me tendant une main douce. Il n’y avait pas de préliminaires; il s’asseyait sur le canapé, plein d’impatience, et suggérait d’une voix légèrement asthmatique la lecture du jour. «Choisirons-nous Kipling, ce soir? Hein?» Et, bien entendu, il n’attendait pas vraiment de réponse. Dans ce salon, (…) j’ai lu Kipling, Stevenson, Henry James, plusieurs articles de l’encyclopédie allemande de Brockhaus, des poèmes de Marino, d’Enrique Banch, de Heine (mais ces derniers, il les connaissait par coeur et à peine en avais-je commencé la lecture que sa voix hésitante les reprenait et les récitait; l’hésitation n’était que dans la cadence, pas dans les mots, qu’il se rappelait de manière infaillible).» (p. 32)

«Je n’ai jamais eu l’impression de m’acquitter d’une obligation quand je lisais pour Borges; l’expérience ressemblait plutôt à une sorte de captivité heureuse. J’étais ravi, non seulement des textes qu’il me faisait découvrir (et dont beaucoup ont pris place parmi mes préférés), mais surtout de ses commentaires, qui étaient d’une érudition immense quoique discrète, très drôles, parfois cruels, presque toujours indispensables. J’avais l’impression d’être l’unique possesseur d’une édition annotée avec soin, compilée exclusivement pour moi. Bien entendu, je n’étais rien de tel; j’étais simplement (…) son bloc-notes, un aide mémoire dont le vieil homme avait besoin pour rassembler ses idées.» (p. 34)

«Lorsque je faisais la lecture à Borges, il en résultait toujours pour moi une réorganisation mentale de mes propres livres; (…)»  (p. 33)

«Faire la lecture à ce vieil homme aveugle fut pour moi une expérience curieuse, car même si je me sentais non sans quelque effort, maître du ton et de la cadence de lecture, c’était néanmoins Borges, l’auditeur, qui devenait le maître du texte. J’étais le conducteur, mais le paysage, le déploiment de l’espace appartenaient à celui qui était conduit, pour qui il n’existait d’autre responsabilité que celle d’appréhender le territoire vu par les fenêtres. (…) le fait de lui lire à haute voix des textes que j’avais déjà lus seul modifiait ces lectures solitaires antérieures, amplifiait et imprégnait le souvenir que j’en avais, me faisait percevoir ce que je n’avais pas perçu alors mais que j’avais à présent, par l’effet de sa réaction, l’impression de me rappeler.» (p. 34)

Si ce témoignage me touche, c’est que j’ai eu sur ma route, et que j’ai encore de nombreuses personnes qui m’ont fait don de leur temps, de leurs talents, de leur disponibilité et de leur générosité pour me donner accès à l’information, à la connaissance, à la réalisation de mes projets et de mes ambitions. Ma dette est immense et ma reconnaissance infinie.

Ce que j’espère, c’est que la vie a offert à chacune de ces personnes des cadeaux tout aussi précieux.

Source:

MANGUEL, Alberto / Une histoire de la lecture / traduit de l’anglais par Christine Leboeuf / Montréal / Éditions Leméac 1998 / 424 pages

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