22 juin 2025
«Cette année, ce sont les deux cents ans de la retraite de Russie, (…) Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre milles kilomètres aux soldats de Napoléon?»
écrit Sylvain Tesson en 1912 en Quatrième de couverture de son récit Berezina.
«Sylvain Tesson embarque l’Empereur dans son side-car pour une épopée carnavalesque et réjouissante»,
celle de la campagne de Napoléon en retraite de Russie en 1812.
«Entraîné dans une effraction du temps, le lecteur enjambe les siècles avec jubilation»
écrit l’éditeur. Pour la lectrice que je suis, il n’y a pas de jubilation dans les combats et les centaines de milliers de cadavres qui jonchent le sol et les pages.
Que ce périple soit un exploit pour Tesson et ses camarades, certes. Qu’il nous raconte l’histoire et la géographie, la rudesse du climat (qui est obsédante dans le récit), intéressant. Mais le rappel de cette aventure est affligeant pour moi. Et Tesson le dit bien à travers les questions qu’il se pose et qu’il nous pose à la fin de son récit.
«Napoléon cessa-t-il une fois dans son existence, de considérer les pertes humaines du seul point de vue de la statistique»? Daigna-t-il une fois abandonner la lorgnette du stratège pour concevoir que «les morts sur le terrain» ne se réduisaient pas à une expression? Sut-il que, derrière ces mots, se tramaient des événements particuliers, des faits humains? Se plaça-t-il un jour du côté de la tragédie? Ses nuits furent-elles troublées par la vision d’un seul de ces cadavres? Souffrit-il, dans le silence de la nuit, d’avoir ouvert les portes de la guerre et précipité des nations entières dans le gouffre? Fut-il tourmenté par les fantômes?» (pp. 193)
Pas de réponses…
«(…) Quel était aujourd’hui le terrain d’expression de l’Héroïsme? Nous autres, deux cents ans après l’Empire, Aurions-nous accepté de charger l’ennemi pour la propagation d’une idée ou l’amour d’un chef? Une mobilisation générale aurait-elle été possible en cette aube du XXIe siècle?» (p. 193)
«J’avais l’impression que non. Nous avions perdu nos nerfs. (…) Le paradigme collectif s’était transformé. Nous ne croyions plus à un destin commun. (…) Qu’est-ce qui s’était passé pour qu’un peuple devînt un agrégat d’individus persuadé de n’avoir rien à partager les uns avec les autres?» (p. 194)
Dans les pages suivantes (p. 195) Sylvain Tesson explique le génie de Napoléon.
Le récit se termine sur ces autres interrogations:
«Qui était Napoléon? Un rêveur éveillé qui avait cru que la vie ne suffit pas. Qu’était l’Histoire? Un rêve effacé, d’aucune utilité pour notre présent trop petit.»
Une folle aventure que Tesson termine avec ce besoin terre à terre:
«(…) rentrer chez moi et (…) prendre une douche pour me laver de toutes ces horreurs.» (p. 196)
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Source:
TESSON, Sylvain / Berezina / Guérin / Chamonix / 2015 / 197 pages
