Si l’on connaissait mieux l’histoire même récente

11 mars 2022

On entend et lit d’innombrables commentaires, opinions et réflexions sur la guerre en Ukraine. Certains textes sont particulièrement éclairants car ils mettent le propos et la réalité présente en perspective. J’en relève deux dans Le Devoir du 11 mars 2022 et en cite quelques extraits.

L’avenir d’une illusion géopolitique / Didier Delsart (professeur de philosophie, Cégep de L’Assomption)

 «Il fallait s’appeler Zbigniew Brzezinski pour envisager, dès la fin des années 1990, que l’Ukraine serait l’enjeu du début du XXIe siècle sur le continent eurasiatique».

En 1997, Brzezenski «considérait en effet l’indépendance de l’Ukraine (1991) comme un «test crucial» pour la Russie.»

«Ce qu’il fallait éviter à tout prix, dans ce contexte, c’était, précise-t-il, l’émergence d’une dictature qui mettrait ainsi la main sur l’un des deux plus grands arsenaux nucléaires du monde (…) La priorité désormais était donc d’instaurer un vaste système de sécurité euroatlantique, si possible avec un noyau central France-Allemagne-Pologne-Ukraine, non pas contre la Russie, mais avec elle, en lui ouvrant les portes de l’Europe.»

«Un tel scénario permettait d’éviter ce que Brzezinski considérait, à plus long terme, comme ce qu’il y avait de plus dangereux pour les États-Unis: la constitution d’une coalition Russie-Chine (avec peut-être l’Iran). Nous n’en sommes pas loin. Comment ne pas voir dans cette analyse de 1997 du géopolitologue américain d’origine polonaise un regard d’aigle? (…)»

«l’Ukraine signifiait, pour la Russie, non seulement l’abandon du rôle symbolique de gardien de l’identité panslave, mais aussi la fin de son ambition impériale en Eurasie.»

«La stratégie américaine était claire: encourager la démocratisation et l’européanisation de la Russie, et décourager ses ambitions impériales.»

«C’est en 1993, selon Brzezinski, qu’une «occasion historique a été manquée»: la Pologne demandait à entrer dans l’OTAN et Eltsine déclarait qu’il n’y avait là rien de contraire aux intérêts russes. L’élargissement de l’Alliance atlantique aurait pu se faire en association avec la Russie. Moment clé. Mais le gouvernement Clinton tergiversa, et bientôt, les autorités russes se braquèrent, puis s’opposèrent aux élargissements.»

«Malgré l’hostilité déclarée de l’Ukraine, la Russie chercha désormais à constituer une intégration politique — sous sa domination — avec ce qu’elle appelait maintenant son «étranger proche».

«La voie impériale, 30 ans après l’indépendance de l’Ukraine, est plus que jamais une impasse géopolitique.»

«Brzezinski ne fut pas seul à voir qu’en choisissant la destinée impériale plutôt que l’État-nation démocratique et prospère, la Russie ferait son propre malheur et celui de l’Ukraine. C’est à Kiev — rétrospectivement, (…) que Boris Eltsine, en 1990, tint ces propos: «En aucune manière la Russie n’aspire à devenir le centre d’un nouvel empire (…)».

« Il est fort regrettable que Poutine n’ait pas échangé ses élucubrations historiques sur l’Ukraine contre une méditation des paroles que son prédécesseur prononça dans la ville qui montre aujourd’hui aux Européens le prix de la liberté.»

Le peuple et l’empire / Christian Rioux

Christian Rioux commence par nous rappeler la naïveté de l’Amérique lors de la tragédie de 2001. Il indique, par exemple, que,

«dans les services secrets américains en partie privatisés après la chute du mur de Berlin, (…) le Pentagone ne comptait que très peu d’experts sachant lire l’arabe.» 20 ans plus tard, il se demande bien «combien en Europe savent aujourd’hui lire le russe. Et surtout, combien connaissent l’histoire de la Russie (…) Un peu avant de mourir, Henry Kissinger avait lui-même déploré l’inculture historique des nouveaux diplomates. »

Affligeant. Je dirais même arrogant.

«Or, si une chose est frappante, c’est la constance depuis de nombreuses années de la pensée impériale de Vladimir Poutine.»

«Depuis vingt ans, son obsession consiste donc à redonner son rang à la Russie en reconstituant une puissance dont la voix porte dans le monde et qui serait en mesure de dialoguer directement avec Washington et Pékin. (…) le maître de Moscou renoue avec la tentation de l’empire qui est permanente dans l’histoire russe.»

«En 2008, celui que le diplomate Hubert Védrine décrit comme «une lame» avait averti que si l’Ukraine rejoignait un jour l’OTAN, elle pourrait perdre sa partie orientale et la Crimée. Pouvait-on être plus clair? C’est d’ailleurs au moment de l’annexion de cette dernière, le 18 mars 2014, qu’il a décrit l’Ukraine comme «un État qui n’aurait jamais dû être séparé de la Russie».

«cela devrait nous convaincre qu’il ne cède pas à un coup de tête et encore moins à la folie.»

«Même s’il n’y a pas beaucoup de familles russes qui ne comptent en leur sein un parent ukrainien, la politique qu’a menée la Russie depuis 20 ans a tout fait pour transformer ces deux peuples frères en peuples ennemis. Pour une fois, même les russophones de l’est de l’Ukraine n’ont guère montré d’enthousiasme à l’idée de voir le grand frère les envahir. C’est peut-être là le plus grand échec de Vladimir Poutine. L’unité de ce peuple, qui a voté en 1991 à 90 % pour son indépendance, semble à son comble.»

«Lorsque les armes se seront tues, il faudra pourtant prendre conscience que l’Ukraine est située sur une ligne de fracture entre deux mondes et qu’elle ne pourra jamais appartenir définitivement à un seul. Son assujettissement à la Russie ou son dépeçage seraient une véritable ignominie. Mais son intégration à l’OTAN apparaîtrait inévitablement comme une déclaration de guerre permanente à la Russie. Une Russie à laquelle les Européens devront bien trouver le moyen de reparler un jour.»

Si l’on connaissait mieux l’histoire, peut-être commettrait-on moins d’erreurs dévastatrices?


Sources:

DELSART, Didier / L’avenir d’une illusion géopolitique / Le Devoir / 11 mars 2022

RIOUX, Christian / Le peuple et l’empire / Le Devoir / 11 mars 2022

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