Paroles d’auteurs qui vont droit au coeur

20 juillet 2016

Jean ROYER,
La main cachée, Éditions L’Hexagone, Montréal, 1991,
La main ouverte, Éditions l’Hexagone, Montréal, 1996,
La main nue, Éditions Québec Amérique inc. Montréal, 2004,

J’ai été marquée par ces ouvrages dont je vous propose des réflexions qui m’ont particulièrement touchée.

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La main cachée
L’ensemble du récit m’a profondément émue et touchée. J’en propose quelques extraits. Ce texte me demeurera une oeuvre intime.

« Mélancolie

La mélancolie, c’est une brûlure profonde qui vous atteint quand vous êtes tout seul, trop seul — par désoeuvrement ou par trahison. La mélancolie, c’est un trou noir plus grand que vous, en vous. Et vous tombez, vous sombrez, vous étouffez, paralysé dans votre nuit sans l’espoir de rouvrir les yeux.

La mélancolie ne fait pas mal, elle vous étrangle. Elle vous éloigne de vous-même jusqu’à ne plus voir que le petit point noir qui l’a fait naître. Car elle vous noie, la mélancolie. Elle vous met au ralenti. Elle vous obsède et vous empoigne. C’est un sable mouvant dans lequel on vous a jeté. Peu importe qui ou comment. On vous y a poussé sans prévenir. C’est un puits sans fond, la mélancolie, où s’irriguent toutes vos peines d’un coup et ensemble.

C’est ce que les autres appellent la solitude absolue. Vous ne pouvez plus traverser le mur. Vous entendez le vent siffler entre les pierres et la plainte vous envoûte jusqu’au chant. Vous pleurez à l’intérieur de vous-même. Sans larme, sans lippe, sans ride. Le silence pleure. Aucun mot ne vous atteint. La blessure n’a plus de nom.

Accablé de fatigue, vous êtes suspendu à votre propre vide. Vous n’avez même plus la force d’être un autre. Une pensée blanche vous traverse l’esprit. L’inéluctable. L’indicible. L’absurde. Vous ne songez même plus à vous-même. Il n’y a plus d’ailleurs. Il n’y a plus d’ici.

C’est le refuge de celui qu’on refuse, la mélancolie. C’est trop bête, vous ne pouvez même pas haïr. C’est trop. Mon père trahi par son patron au journal et il ne peut même pas le comprendre. Trop de bonté renversée d’un coup, la mélancolie. Ou l’oubli d’un ami. Celui qui n’a plus pensé à notre invitation à souper, hier soir. C’est blanc comme la nappe damassée repassée pour rien, pour personne. Avoir trop donné dans le vide, la mélancolie.

Elle vous porte au vertige jusqu’au point de non retour, la mélancolie. Elle vous martèle l’esprit, l’engourdit jusqu’à la bouillie sentimentale. Heureusement, il y avait ma mère pour aimer mon père. Il a pu surnager. Il a pu oublier, pour s’aimer, finalement.

La mélancolie, c’est moi avant toi, mon amour. Couché en foetus dans ma tristesse sans fond d’adolescent. Dans une maison vide, portes fermées. J’ai cherché certains jours un repos premier qui ressemblait à une mort. C’était la mélancolie d’avant l’amour, d’avant moi, d’avant nous. » pp. 107-108.

« Limbes

L’infinie tristesse de n’être pas à sa place, de n’être pas dans son destin. On vous regarde et vous ne savez pas qui vous êtes, qui vous serez. On vous parle et vous n’avez pas de langage pour répondre. On vous choisit et vous ne savez même pas où vous êtes. Le no child’s land. L’étrangeté du manque. La page blanche. Ou le cercueil d’un enfant mort à la naissance, que ma mère pleure en silence. Longtemps je me suis identifié à ces petits frères sans âge et sans visage – Michel Ghislain et les deux autres. J’ai erré avec eux dans les limbes jusqu’à ce que je sache qui je pourrais être d’une seule main. » p. 102.

« Je ne savais pas comment parler aux filles. On ne m’avait jamais rien dit d’elles, ni au sujet de mon corps. Comment les aimer d’une seule main ? Si au moins j’avais su les embrasser. Si au moins j’avais osé leur tenir la main. Une seule fois. J’avançais dans l’amour sans me connaître. Avec la crainte de n’être jamais aimé tel que je suis. J’avais souvent le coeur lourd de tant d’élans retenus dans ma tête. (…). » p. 40.

« (…) Je n’ai pas franchi le mur du son. Je me sens si seul, assis dans ce fauteuil à côté d’une musique inaccessible. Le silence m’alourdit d’anxiété et les mots pour le dire s’anéantissent en moi.

L’enfance est violon cassé au bout de la main sans lumière. (…). » p. 43.

« (…) mon père restait toujours fier. Il possédait son « cheval d’orgueil », ce sentiment de l’honneur qu’aucun mépris ne peut entamer. (…) Très sensible, attentif aux autres, il avait l’intelligence de faire le tri des idées et des êtres. (…). » p. 48.

« (…) En m’accordant sa dernière danse, grand-maman m’a légué le plus bel héritage : son sourire de jeune fille, que je garde comme une certitude et qui m’apprend que ce qu’on appelle bonheur, c’est sa propre capacité d’aimer la vie. (…). » p. 84.

« (…) L’enfance est une main perdue dans les vieux coffres à jouets. » p. 91.

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La main ouverte,

Et je ne puis résister au désir de vous donner à lire le magnifique commentaire de Jean Royer sur l’œuvre de Jordi Bonet, commentaire qu’il a consigné dans La main ouverte.

L’art de Jordi Bonet recherche les signes de la terre. À la fois lyrique et surréaliste, baroque et tellurique, cet art compose un chant d’espérance. Il explore les souterrains du règne végétal, comme si un monde intérieur de racines et d’alvéoles inventait l’univers des formes. Jusqu’à ces mains qui deviennent des ailes, jusqu’à ces vignes qui se changent en soleils, jusqu’à ces bras en croix qui déchirent l’espace. Pour l’artiste, l’homme est un cri et son dieu, la lumière. (…) « Si là nous devons témoigner de la situation inquiétante qui est la nôtre, exprimer l’angoisse, nos oeuvres doivent surtout dire l’espérance, ce que nous avons à devenir. Fermer nos yeux, ouvrir notre tête, voir : l’art est l’écriture des visions à dire. » (…) » pp. 63-64.

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La main nue,

un autre titre à découvrir. on y puise des réflexions touchantes.

MAIN
« Je manque de mots. Où sont-ils ? Dans les silence de mon père ? Dans les regards de ma mère ? Étouffés par le cordon ombilical ? Cachés dans cette main droite qui n’a pas grandi avec moi ? Errants dans les limbes avec les gestes de moi que je n’aurai pas accomplis ?

L’imparité m’a longtemps défini par le manque. Une main en moins et les autres vous dévisagent. Leur interrogation accuse l’imperfection, l’anormalité. Vous soutenez ce regard des autres, alors vous le combattez par votre propre regard. C’est la guerre du silence. Vous rentrez vos mots, vous refoulez vos explications, vos colères, vos tendresses. Vous restez seul avec l’autre main si parfaite.

La main nue, celle qui écrit, vous lui demandez tout. Son écriture est votre chemin. Vous écrivez en rêvant de perfection contre le regard des autres. Main, miroir et bouclier de la parole.

Mais toute écriture n’est parfaite qu’en elle-même. Tout est toujours à recommencer. Le geste à refaire. Le texte provisoire. L’apprentissage perpétuel de la main qui écrit contre la main des mots qui manquent.

J’ai beau écrire, écrire en changeant la forme de mes lettres, il manque toujours un mot au coeur de mon langage. » p. 117.

Moi
« Un miroir vide m’aspire : le mot qui manque est ce reflet de moi-même, ce rêve que je fais de l’Autre. Impossible de fermer les yeux. Quand je serai passé de l’autre côté du miroir, à votre tour regardez-moi : je suis ce mot qui vous manque… »
pp. 119-120.

lettre à ma mère,
« (…) Le poète est celui qui aime assez la vie pour en parler en secret, avec précaution. (…) » p. 46.

J’ai été marquée par ces ouvrages que je relirai avec émotion et dont je vous propose quelques reflets.

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