Andrée Yanacopoulo Avant Hubert Avec Hubert Sans Hubert

16 septembre 2025

Au moment où Andrée Yanacopoulo décède le 27 août 2025 à 97 ans, je suis à lire ses mémoires: Prendre acte.

Comme on l’écrit en Quatrième de couverture,

«Ils (les mémoires) témoignent (…) dans des termes dont la pudeur n’a d’égale que l’émotion qu’ils suscitent, d’un grand amour, exaltant, déchirant, qui a le sombre éclat des tragédies.»

Ce grand amour a nom Hubert Aquin qui lui a annoncé, un jour, qu’il se suiciderait, ce qu’il a fait en 1977. Elle avait alors 49 ans, et lui, 47 ans.
Elle avait réagi en ces termes:

«Tu m’auras construite autant que détruite.»

Elle dédie ses mémoires à ses quatre enfants et à leurs conjoints, à ses huit petits enfants et à ses trois arrière-petites filles.

En exergue aux mémoires, cette citation :

«Mourir signifie prendre acte que le temps assigné par le destin est achevé.» (CLaudio Magris, / Danube / Gallimard / 1988 (1986))

Pour Andrée Yanacopoulo «le temps assigné par le destin» a doublé celui assigné à Hubert Aquin. Elle s’y est investi àfond.

Elle lui a survécu pendant près de 50 ans.

Ses mémoires sont organisés à partir de quatre lieux/villes: Tunis, Lyon, Fort-de-France, Montréal.

Elle raconte Tunis Avant la guerre Pendant la guerre, Après la guerre.

Lyon, ce sont les études et le mariage.

Puis, c’est la parenthèse à Fort-de-France.

Arrivée à Montréal en 1960, elle se raconte Avant Hubert, Avec Hubert et Sans Hubert. Cette dernière tranche de ses mémoires m’a particulièrement touchée, bousculée.

«Hubert était au cœur de mon cœur. Nous habitions le ventre de l’univers, et voilà que ce ventre était déserté (…) Il fallait néanmoins sur(sous)vivre.» (P. 206)

«Ma vie passait par la sienne. C’est par le truchement de Hubert que je me nourrissais, et voilà que j’avais perdu cette complémentarité avec le monde qu’il entretenait et qui m’alimentait.« (p. 212)

Leur fils, Emmanuel, écrit-elle,

«était mon unique propulsion vers l’avenir.» (p. 206)

Alors qu’Emmanuel avait six ans, son père lui demande:

«Qu’est-ce que tu veux faire plus tard?»

«Hélas, écrivain»

Répondit avec défi le jeune.

Réplique du père:

«Alors, comme ça, Mon cochon, tu veux être meilleur que ton père». (p. 207)

«Il faudra onze ans, le strict équivalent du nombre d’années passées avec Hubert, pour que je me retrouve entière (…)» (p. 208)

«Pour moi, il était clair que le suicide d’Hubert ne se terminait pas avec sa mort, je veux dire qu’il ne se réduisait pas à sa mort; il était gros de toute la vie d’Hubert (…)» (p. 208)

«La mort d’un artiste n’est jamais un hasard, mais le dernier acte créateur qui éclaire sa vie comme un faisceau de rayons». (p. 208)

Question troublante posée par Andrée Yanacopoulo :

Son suicide, «Dans quelle mesure incarnait-il le destin du Québec?» (p. 209)

Parmi de nombreuses paroles d’Hubert citées je relève:

«Ma naissance est mon premier échec».

«J’aurais fait l’impossible pour ne pas vivre.» (p. 211) (…)

Écrit Andrée Yanacopoulo écrit:

«Si j’avais à me définir par rapport au monde, je dirais que c’est par ma quête de la connaissance ». (p. 226)

À la question qu’on lui adresse :

«Comment vous identifiez-vous?

Elle répond:

«Mon «nous» est québécois, mon «je» est franco-tunésien. (…) j’appartiens sentimentalement et sensuellement à la Tunésie, culturellement à la France, existentiellement au Québec.» (p. 229)

Je fais mien le dernier paragraphe de Prendre acte:

«Je n’en finis pas de m’émerveiller et de m’indigner, d’admirer et de vilipender, d’aimer et de rejeter, de chercher à comprendre et de me réjouir de savoir. (…)». (p. 230)

Prendre acte propose

un parcours dense, intense, passionnant;
une galerie de personnages rencontrés, côtoyés, estimés, des amis, des collègues, des collaborateurs;
une histoire personnelle mais aussi des portraits sociaux;
un modèle de femme forte et engagée;
une femme que la vie n’a pas ménagée mais qui, au total ne s’est pas laissée détruire sans doute grâce à ses engagements;
une personnalité et un témoin éloquent du Québec bouillonnant de la 2e partie du XXe siècle.


SOURCE:

YANACOPOULO, Andrée / Prendre acte : mémoires / Boréal / Montréal / 2013 / 231 pages


Lire aussi:

NADEAU, Jean-François / Décès de la psychiatre et essayiste Andrée Yanacopoulo / Le Devoir / 28 août 2025

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