Un miroir que nous tend Dany Laferrière

5 décembre 2017

C’est par une nuit d’insomnie que je rencontre Dany Laferrière devant ce miroir qui ne ment pas. Je vous le tends.

« La mémoire n’existe que par cette étrange obsession que nous avons de vouloir créer un temps bien personnel, presque privé, à l’intérieur du temps collectif (…). Les individus, comme les pays, semblent possédés par la même hantise de se distinguer. Comme nous voulons tous être uniques alors que les événements qui nous structurent sont souvent semblables, nous tentons, chacun à sa manière, de nous faire un chemin secret dans la forêt du temps. Ainsi nous encombrons le calendrier d’événements spéciaux, de dates d’anniversaires, d’instants forts, de fêtes de saints ou de héros, en ignorant subtilement les défaites et les moments d’ennui. Tout cela vient de notre panique face à ce fauve qui dévore les humains, depuis l’aube de la vie, sans daigner montrer son visage. Le temps qu’on ne voit pas nous fait plus peur que l’espace infini mais visible. Comme le petit Poucet de la fable, nous laissons dans cette effrayante forêt des cailloux blancs qui nous permettraient de retrouver facilement notre chemin, si jamais il était possible de remonter le cours du temps. Une grande partie de notre énergie est absorbée par ce patient travail de reconstruction. Nous sommes terrifiés à l’idée de nous égarer dans le labyrinthe du temps, ignorant que nous sommes perdus depuis le début de cette aventure. À quoi cela  peut-il bien servir de marquer un chemin qu’on ne reprendra plus jamais? La raison, c’est que nous n’acceptons pas le fait d’une vie qui commence par la naissance pour filer tête baissée vers la mort. Nous continuons inlassablement, malgré l’évidence d’un échec, ce combat contre l’oubli. On a qu’à imaginer tous ces calendriers, tous ces agendas, tous ces comptes rendus, tous ces récits de famille, tous ces journaux personnels écrits par des gens fascinés par leur propre généalogie, pour ensuite visualiser la forêt d’arbres détruite depuis la nuit des temps afin de simplement pouvoir trouver nos repères. Nous allumons un feu de forêt quand nous sommes ainsi travaillés par l’angoisse du temps. (…) »

LAFERRIÈRE, Dany / L’art presque perdu de ne rien faire / Boréal, Montréal 2011, pp. 34-35 /  La mémoire brûlée.

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