1er septembre 2025
« les officiellement nommées «intelligences artificielles» (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours »
écrit Alain Deneault, professeur de philosophie.
« (…) la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. (…) »
Pourquoi sommes-nous si soumis?
Pourquoi laissons-nous engourdir nos facultés?
Pourquoi abandonnons-nous si facilement ce que nous pouvons contrôler?
Alain Renault répond:
« La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques »
qu’Alain Deneault énumère.
Et il formule cette question:
« Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les «médias sociaux», eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants? »
Il y va de deux suggestions de lecture: On achève bien les enfants de Fabien Lebrun et Infernet de Pacôme Thiellement.
Et nous sommes si heureux de déléguer:
«Machine, dis-moi que penser.» «Dis-moi qu’imaginer, machine.»
«Machine, fais-moi rire.»
«Machine, dessine-moi un mouton.»
«Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine.»
«Machine, évalue l’article scientifique de mon pair…»
« Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences Sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, (…) l’«intelligence» artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. (…)
« (…) ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle «c’est trop». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. »
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Source:
DENEAULT, Alain / Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA / Le Devoir / Section: Idées / 30 août 2025
