Le lambeau, billet 9

19 avril 2019

Après une hospitalisation de plus de deux mois à La Salpêtrière, où il a subi de nombreuses chirurgies, Philippe Lançon s’engage dans une très longue période de rééducation à l’hôpital des Invalides. Il continue de faire de ses lecteurs des témoins de ce qu’il subit, de ce qu’il vit, de ce qu’il voit, de ce qu’il pense. La lectrice que je suis ressent le besoin, une fois encore, de mettre en gros plan des réflexions consignées, réflexions dont le sous-texte a, ou devrait avoir, une immense portée individuelle et sociale.

Le patient, neuvième extrait, chapitre 18

«Les patients se taisent souvent face aux impatients. Je les comprends, et je me tais également; mais il me semble que nous avons tort. Il serait préférable de mettre la tête des autres dans ce qu’ils ne peuvent ou ne veulent ni voir, ni savoir, ni imaginer. Il faudrait le faire régulièrement, concrètement, doucement, froidement, au risque de passer pour un être désagréable, rabâcheur, complaisant, agressif, plaintif, douillet … Il faudrait d’autant plus le faire que ceux qui écoutent ne comprennent, au mieux, que le tiers de ce qu’ils entendent – quand ils sont de bonne volonté: les mots communiquent mal aux bien portants un travail du corps qui les inquiète et auquel, pour la plupart, ils sont étrangers; les mots ne semblent pas venir du corps qu’ils cherchent à décrire, et ils n’ont aucune chance de le rejoindre si le patient n’insiste pas. La pudeur, orgueil, le stoïcisme? Autant de vertus célébrées que je crois avoir suffisamment pratiquées pour en sentir les limites, l’ambiguïté, et à quel point elles permettent au monde d’oublier la souffrance de ceux qu’au prix de leur silence il prétend respecter.» (p. 413)

«Les Invalides étaient un port bien protégé, avec sa beauté fixe, ses cours, ses jardins, ces lieux de kinésithérapie et d’ergothérapie de haut niveau, où réparer la coque, les voiles, le gouvernail et le moral des albatros que nous étions; mais, même ici, où la bienveillance était la règle et la parole donnée un principe, il fallait analyser les hommes, les lieux, les équipes, la situation et apprendre à lutter pour durer. C’est injuste, mais c’est comme ça: la victime doit être intelligente, obstinée, sans scrupules et armée; elle n’a pas le droit, contrairement à ceux dont elle dépend, d’être faible» (p. 422)

Lançon, Philippe / Le lambeau / Paris, Gallimard, 2018 / 510 pages

 

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