Une langue et des images séduisantes

30 mai 2016

Il est rare que les premières lignes d’un roman m’envoûtent à ce point, allument un brasier poétique, provoquent une effervescence admirative, génèrent une séduction par la beauté de la langue et des images qu’elle fait surgir.

« Son corps, ce cristal amolli et brûlant sur la canne d’un souffleur de verre…

Tu m’entends bien, Outkine? Celle que j’évoque dans notre conversation nocturne par-delà l’Atlantique va s’épanouir sous ta plume fiévreuse.

Son corps, ce verre à l’éclat chaud du rubis deviendra mat. Ses seins se raffermiront en se colorant d’une roseur lactée. Ses hanches porteront un essaim de grains de beauté – traces de tes doigts impatients…

Parle d’elle, Outkine ! » (p. 11.)

C’est sur un tel élan initial que Andreï Makine nous fait voguer Au temps du fleuve amour. Dès les premières lignes, je suis à la fois sous le choc et sous le charme. La beauté de la langue et des images, le souffle des émotions m’entraînent dans un tourbillon d’émerveillements. Avant même de découvrir l’histoire, la magie poétique opère. Je suis surexcitée. J’ai besoin de relire pour goûter davantage la beauté, mais je suis poussée en avant. Pourtant, que de dures réalités historiques sous-tendent ce roman!

Comment peut-on écrire aussi admirablement, avec autant de fluidité dans une langue qui n’est pas une langue première? C’est un bijou offert à la littérature française.

Makine est un « peintre littéraire », un artiste et magicien des mots avec lesquels il fait surgir d’impressionnantes images, avec lesquels il touche et fait vibrer les émotions.

L’hiver sibérien est un omniprésent personnage dans cet ouvrage.

La sollicitation des sens habite cette écriture : regarder, voir, imaginer, sentir, ressentir, toucher, associer, etc. Toutes les antennes sensorielles sont en éveil pour nous révéler l’espace et les lieux de vie traversés.

Des passages que j’ai particulièrement goûtés.

« C’était le moment du crépuscule. Le soleil avait parcouru sa trajectoire basse de l’hiver, en rasant les pointes noires des sapins. À présent, il dormait au bout de la voie ferrée, (…). Je sortais, je voyais le double tracé des rails scintillant sous le givre et teinté de rayons roses. Le brouillard s’épaississait. La lumière mauve au-dessus des rails enneigés s’éteignait.

J’entrais dans l’isba, j’entendais le sifflement paisible de la grande bouilloire sur le poêle, je voyais ma tante préparer le dîner : (…)… Le bleu, derrière la petite fenêtre tapissée d’arabesques de glace, virait lentement au violet, puis au noir.

Dès la dernière tasse de thé nous commencions à jeter des coups d’œil sur le visage de l’horloge. Nous le sentions déjà venir, ce train, qui serpentait quelque part au fond de la taïga endormie.

Nous sortions bien à l’avance. Et dans le silence du soir nous l’entendions approcher. D’abord une lointaine rumeur qui surgissait, semble-t-il, des profondeurs de la terre. Ensuite, le bruit mat d’une chapka de neige tombant du sommet d’un sapin. Enfin, un tambourinement de plus en plus sonore, de plus en plus insistant.

Quand il apparaissait, je n’avais plus d’yeux que pour la sarabande lumineuse des wagons. Et la locomotive – la vraie, l’ancienne – avec d’énormes roues peintes en rouge et des bielles étincelantes. Elle ressemblait à un monstre noir couvert de givre floconneux. Et, sur son poitrail, une large étoile rouge! Ce bolide nocturne poussait un rugissement sauvage et nous faisait reculer de quelques pas par son souffle puissant (…) » (pp. 46-47.)

«Dans la forêt il faisait encore nuit. La neige était tantôt dorée par la lune, tantôt intensément bleue. Chaque jeune sapin rappelait une bête aux aguets, chaque ombre était vivante et nous observait. Nous parlions peu, n’osant pas rompre le silence solennel de ce royaume endormi. De temps à autre une branche de sapin se libérait d’un grand chapeau blanc de neige. Nous entendions son frôlement assourdi, puis le bruit étouffé de sa chute. Et les cristaux voltigeaient encore longtemps sous cette branche réveillée et s’irisaient en paillettes vertes, bleues, mauves. Et tout se figeait de nouveau dans la somnolence argentée de la lune… Parfois nous percevions ce léger frôlement, mais toutes les branches restaient immobiles. Nous tendrions l’oreille : «Des loups?» Et, au-dessus de la clairière, nous voyions passer l’ombre d’un hibou. Le silence était si pur que nous croyions sentir la densité et la souplesse de l’air glacé qu’incisaient les grandes ailes grises de l’oiseau.

C’est durant ces heures encore ombrées de nuit que j’aimais revenir à mon secret… » (p. 105.)

À propos du fleuve Amour :

« Non, L’Amour ne se souciait pas de la présence des contemplateurs. Il paraissait immobile, tant sa gestation nocturne était lente. On voyait une plaine de neige qui s’ouvrait comme de gigantesques paupières. La prunelle noire – l’eau – apparaissait, s’élargissait, devenant un autre ciel, un ciel renversé. C’était un dragon fabuleux qui s’éveillait, en se libérant lentement de son ancienne peau, de ses écailles de glace qu’il arrachait à son corps. Cette peau usée, poreuse, aux fissures verdâtres, formait nos plis, se rompait, projetait ses fragments contre les piliers du pont. On entendait le bruit du choc puissant dont l’onde faisait vibrer les parois du wagon. Le dragon lâchait un long sifflement sourd, se frottant au granit des piliers, déchirait de ses greffes la neige lisse des rives. Et le vent apportait les brumes du Pacifique, vers lequel tendait la tête du dragon, et le souffle des steppes glacées où se perdait sa queue… «
(pp. 146-147.)

Puissiez-vous vivre comblé Au temps du fleuve Amour!

Source :
MAKINE, Andreï, Au temps du fleuve amour, Éditions du Félin, Paris 1994, 209 pages.

Une réponse sur “Une langue et des images séduisantes”

  1. Andreï Makine, Au temps du fleuve amour….

    Non je n’ai pas été aussi enthousiaste que toi. J’ai mis du temps à le lire. Le fil qui m’a tenue, retenue lentement jusqu’au dernier mot me rattachait à ces trois personnages dans leur quête de l’amour. L’amour comme il se vit dans leur pays, l’amour sublimé tel que vu au grand écran et l’appel du corps qui s’éveille, qui désire. Étonnamment cette quête masculine m’intriguait et je la comprenais.

    Par ailleurs tout ce qui se dit sur ce livre, cet auteur, j’y adhère : qualité littéraire, art de la description élaborée, du récit, sensibilité, sentimentalité, etc.

    Voici des liens qui proposent des analyses plus élaborées de ce dense roman.

    http://la-plume-francophone.over-blog.com/article-6434131.html

    http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/13057

    Merci Nicole, pour cette balade en train, fictive ou vraie, pour ces univers si différents du nôtre et de notre quotidien.

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