«Jusqu’au bout des mots»

9 février 2022

Intéressante, émouvante et troublante cette lecture de la courte (1954-1959) mais abondante correspondance amoureuse entre Paul-Émile Borduas et Rachel Laforest.

Cette passion, cet amour impossible on les découvre, à travers une centaine de lettres auxquelles viennent s’ajouter une courte autobiographie (35 pages) de Rachel Laforest, ainsi qu’un très grand nombre de notes «qui vise à préciser le contexte de ces échanges et à rappeler des faits historiques nécessaires au lecteur d’aujourd’hui.» (p. 23) Cet ajout, bien qu’un peu lourd, confère une dimension socio-culturelle et historique passionnante à l’ouvrage et invite, indirectement, à fréquenter d’autres artistes et à approfondir l’époque. J’admire et apprécie cette grande rigueur de François-Marc Gagnon et Gilles Lapointe.

Quelques confidences :

«(…) Je voudrais tellement vous voir à mes côtés. (…) Il me semble que je ne vous ai pas assez remercié depuis N. Y. pour votre accueil si chaud, si attentif (…), pour ce climat merveilleux que vous avez créé pour moi. Vous avez fait fondre pour un temps toute l’amertume qui est en moi. Je me demande avec effarement comment j’ai pu (…) vivre ainsi privée de tendresse et d’attention. (…) En un mot, j’ai vécu près de vous des heures merveilleuses et je veux que rien n’abîme ce souvenir. (…) je vous ai clairement exprimé (…) l’impossibilité pour moi (…) de reprende la vie commune avec qui que ce soit. Je crois que l’existence quotidienne à deux devient vite lourde et mesquine si elle n’est pas coupée de longs moments de solitude. Il faut vivre seul beaucoup d’heures médiocres pour mériter des moments délicieux à deux! (pp. 45-46)
  (lettre de Rachel Laforest, 21 novembre 1954)

«(…) Rachel, belle Rachel, je voudrais vous bercer dans un tendre tango chanté par certaines vagues du soir.
Rachel, pur soleil levant aux promesses d’un jour sans fin. (…)» (p. 49)
  (lettre de Paul-Émile Borduas, 24 novembre 1954)

«(…) Ce magnificat du dernier billet chante encore si haut en mon coeur. (…)» (p. 52)
  (lettre de Paul-Émile Borduas, 29 novembre  1954)

«Mille projets me trottent en tête comme si je tenais la clef de «notre jardin ». Et, c’est vous qui la possédez. Est-ce bien sage?» (…» (p. 53)
  (lettre de Paul-Émile Borduas, 29 novembre 1954)

«Si je dis que même un succès n’aurait pas de sens c’est que les réussites du moment me sont odieuses et vont à l’encontre de ma foi. J’entrevois en Amérique la progression d’un monde nouveau ardent et fier. Ici, je constate la manifestation panique d’un vieux monde qui croule, où le sauve-qui-peut égoïste se généralise. (…)» (p. 103)
  (lettre de Paul-Émile Borduas, 2 février 1957)

«Il semble que cette amère déception envers l’Europe soit générale. Amère surtout pour nous du Québec qui avons fait de la France notre constante source d’inspiration. (…) Mais Dieu! que le canadien est encore lourd et morne, bêtement heureux de sa médiocrité: je ne m’y habituerai jamais.» (p. 104)
  (lettre de Rachel Laforest, 15 février 1957)

Dans ces lettres, on retrouve toute la gamme des émotions: amour, passion, espoir, manque, inquiétude, tourments, angoisse, reproches, désespoir, et encore, et encore: un recueil d’humanité.

J’ai beaucoup vibré à cette lecture et je me promets de mieux connaître Paul-Émile Borduas.

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Source:

GAGNON, François-Marc, LAPOINTE, Gilles, Établissement, annotation et présentation / Aller jusqu’au bout des mots, Correspondance 1954-1959 Paul-Émile Borduas et Rachel Laforest / Leméac / Montréal / 2017, 162 pages

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