Femme forêt – «livre indispensable»

21 juillet 2022

Le troisième roman de Anaïs Barbeau Lavalette, Femme forêt (titre chargé d’un certain mystère), sécrète une sensibilité d’exception, une passion sans limite, dans une langue subtile, nuancée et vibrante d’émotion. Roman original, sans doute en partie autobiographique, en partie rêvé, inventé, sublimé même, suivant ainsi le conseil de Romain Gary cité à l’amorce du texte:

«Ne dis pas forcément les choses comme elles se sont passées, mais transforme-les en légendes» (page liminaire)

Le texte de quatrième de couverture résume bien le roman et le reçoit comme

«(…) un appel d’air et d’amour, où l’existence valse avec la mort, où l’on retisse les fils de la mémoire, où l’on se souvient ce que signifie «être vivant».

Comme certains lecteurs l’expriment sur INTERNET, j’ai quelquefois ressenti un certain inconfort en ce sens que je n’ai pas «toujours compris les mots, le sens des mots, la description de son échappatoire au chaos». Mais le souffle de vie qui fait jaillir ce texte m’emporte. Peut-être faudrait-il une seconde lecture pour tout saisir et apprivoiser les couches de sens et le style.

Après plus de 280 pages, le roman culmine dans une exubérance sans limite, dans une fusion totale du vivant. Les dernières pages nous absorbent et nous soudent à la fusion de l’amour.

«Les mots (…) ont (…) l’effet d’attrape-cœurs qui résonnent (..) longtemps après la lecture.» (Quatrième de couverture)

«Je rentre dans cette maison-là (…). Il y a l’homme de ma vie assis de dos, au piano. Le clavier est écorché, (…) la musique s’en expulse d’un bloc, poussiéreuse et inélégante. (…) Le dos de mon homme fait cinq octaves. Ses épaules larges et douces ont porté nos trois enfants d’un bout à l’autre du pays. Il ne promène pas ses doigts sur le clavier, il les plonge. Il attelle les touches et s’y accroche. Cet homme-là navigue dans son tumulte. Et je suis le témoin de ses sauvetages.  Il est un miracle à chaque seconde, et à celle-là précisément, je ne voudrais plus jamais le perdre. Je me fais une place entre lui et le piano. Je l’embrasse. (…) Je l’aime et je voudrais le choisir jusqu’à ma mort. Les murs de la maison bleue craquent soudain. Le jour gronde sur nous. Dans les stries lumineuses s’étirent les branches de l’érable noir, qui pénètrent la maison, qui effleurent nos peaux. Le vent arnache l’espace, les plafonds se fendent et s’émiettent autour de nous, de l’herbe pousse sous nos pieds, de la rosée perle à nos cils. Nous nous soudons l’un à l’autre, et à nos corps enlacés viennent s’accrocher ceux de nos enfants, comme trois coquillages à une roche. La mousse chaude et lourde escalade nos jambes, s’immisce dans les plis de nos peaux, nous enveloppe. La forêt coule dans notre sang. La pulsation de nos cinq cœurs s’accorde à la terre et se mêle à la pluie, qui tombe maintenant sur nous. Il n’y a plus de portes ni de murs, plus de contours ni de frontières. Il n’y a qu’un dehors, auquel s’entremêlent nos corps. Nous sommes ensemble, tissés au reste des vivants. Fragiles. Enracinés. Miraculés.» (pp. 286-287)

Cette oeuvre célèbre le lien avec la nature, l’amour des enfants, la curiosité de l’humain, la puissance de l’amour. Je ne peux résister à partager quelques coups de cœur que recèle ce beau texte:

Rapportant des phrases de sa grand-mère, L’auteure écrit cette jolie et évocatrice image:

«de ces phrases que je porte en collier»   (p. 32).

«L’arbre qui se meurt fleurit davantage. Il explose de beauté, il donne tout ce qu’il peut avant la fin, comme un majestueux salut à la vie qu’il a traversée. Leonard Cohen a écrit que la vieillesse est une façon élégante de faire ses adieux. C’est ce que fait le pommier qui meurt. Il ouvre des fleurs par centaines, dans un ultime et magnifique effort pour essaimer, avant de disparaître.» (p. 109)

J’adore cette belle histoire:

«Le meilleur bois est coupé quand la lune est cachée. On l’appelle « bois de lune» et c’est de lui que naissent les plus fines musiques. Car les vrais luthiers, avant de fabriquer un violon, choisissent d’abord leur arbre et l’observent. La relation entre l’arbre et la lune déterminera la qualité musicale de l’instrument. L’arbre s’étire et son bois s’affine quant la lune croît. Comme si elle l’aspirait un peu. Et quand enfin elle décroît, l’arbre, lui, reprend un peu de son tonus, son bois se solidifie et sa masse s’accentue. Le bois et la lune conversent, et si l’humain le veut, il converse avec eux. C’est en plein hiver, quand la lune est à son dernier croissant, que le luthier coupe l’arbre duquel il fera un stradivarius.» (p. 185.

«Mort, un arbre contribue à la trame de la vie autant que de son vivant. Pour certains humains c’est aussi vrai.» (p. 237)

Source :

BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs / Femme forêt / Éditions Marchand de feuilles / Montréal / 2021 / 292 pages

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