Après Le feu!!!

29 mars 2022

L’incendie de la maison qu’habitait Robert Lalonde depuis 41 ans hante (mais plutôt) sous-tend La reconstruction du paradis : carnets publié en 2021.

La perte quasi totale de son trésor de lecture et d’écriture, en plus de sa maison, de son lieu de vie, de ses paysages, provoque une extraordinaire rupture mais aussi une transformation qu’il esquisse et ponctue de réflexions et de citations de ses grands amis auteurs.

Pour moi qui ai beaucoup de mal à me délester, à me départir, à renoncer, de nombreux aspects de cette lecture me rejoignent profondément.

Ce livre ne se raconte pas; il se lit et se médite.

Tout en surlignant ce que je veux retenir pour y revenir, je retranscris, pour  partager avec vous, ce qui m’a particulièrement touchée, tout en sachant bien que vos choix ne seraient pas nécessairement les miens. De là la formidable personnalisation de la lecture, son appropriation,  non seulement dans la compréhension, mais surtout dans le temps, dans le nôtre.

«Mes quelques chers auteurs sauvés du feu, leurs pages fleurant le tison refroidi, une à une passée sous le séchoir à cheveux, reposent à présent sur ma table de chevet. Je les revisite, ensorcelé comme autrefois, réapprenant les beaux risques qu’ils m’ont, chacun à sa manière, autorisé à prendre. Au fil des années, ces maîtres m’ont tiré de tant de pièges, m’ouvrant grand la fenêtre sur un univers qu’ils ont eu la charité de me montrer sans me l’expliquer.» (p. 64)

«Écrire, c’est enduire de phosphore la réalité, plus vrai que la vérité… Giono (…)» (p. 150)

Qu’est-ce exactement que le souvenir? Une empreinte, une tache, des images qui pâlissent, semblent vouloir s’éclipser pour de bon, mais reviennent en force, l’oubli ne voulant pas d’elles? La mémoire sensorielle est la plus forte. Associative, magnétique, tantôt commémorative, tantôt portant crêpe de deuil, elle pâtit d’une injuste et cruelle disparition. L’oubli mène à l’effacement, et l’effacement peut être fatal. Exhumer les lieux bénis fait mal, on en vient parfois à souhaiter de désapprendre la joie, la beauté et même l’amour. On en vient à désirer ne posséder qu’une cervelle d’oiseau à mémoire courte, n’engrangeant que le strict nécessaire à la survie. On souffre parce qu’on se souvient trop précisément des heures exaltées, des pauvres mots griffonnés sur le coin de la table (…) L’évocation est tout de suite déifiée, on lui sacrifie sa tranquillité, lui préférant un rappel plus vrai que la vraie vérité. Les ténèbres de l’oubli, ça n’existe pas: tant que le cœur continue de battre, le retour du passé, même effrayant, passionne comme un songe en couleurs. Le passé, le nôtre, ravive le feu d’exister, éloigne la mort, nous fait trembler d’impatience, non pas de tout recommencer, mais de commencer pour de bon. Et si tout ça chagrine, c’est parce qu’on a laissé passer, parce qu’on a manqué d’attention, parce qu’on a en partie oublié. La mémoire est fragmentaire, paradoxale, inexacte, mais souveraine. L’émotion de la remémorisation ne trompe pas (…) Distrait à tout moment par les exigences du quotidien, nous ensevelissons nos épiphanies. Mais elles reviennent (… fraîches, toutes neuves, plus vraies (…) qu’elles le furent autrefois.» (pp. 48-49)

«Depuis le tout début, je me mesure à l’infiniment grand, jusqu’à gagner l’amère certitude qu’avoir foi et courage ne me suffit pas, qu’il m’aurait fallu, me faudrait ce don des dieux que les grands ont par chance reçu en héritage.» (p. 23)

«Comme il est difficile de ne pas se vouloir autre que ce qu’on est. Le mensonge de l’idéal est une malédiction.» (p. 125)

«La lumière du matin achève de me persuader qu’il ne sert à rien de convoquer ce qui n’a pas eu lieu, n’a pas lieu, n’aura jamais lieu. (…)» (p. 82)

«(..) Ce que nous désirons plus que tout, le plus souvent sans nous en douter, ce n’est pas la guérison mais un changement de perspective. Voir les choses autrement, faire tourner sur son invisible socle la sculpture effrayante qui soudain, prenant la lumière, devient une pauvre vieille installation sans réel pouvoir sur l’âme, quasi inoffensive et qui s’était faite menaçante d’être restée trop longtemps confinée (…)» (p. 158)

«Le courage, il consiste en quoi? au juste. Il me semble qu’il faut aimer pour avoir du courage. Aimer quelqu’un, aimer les autres, aimer son travail, son jardin, aimer faire mieux et plus avec et pour ceux que déjà on aime. Clamer «Courage!» à celui qui peine à se supporter lui-même, qui au jour le jour transige avec des insensés et des indifférents m’apparaît une effrayante perversion morale. N’oublie jamais la chance que tu as d’aimer F. et d’aimer ce que tu fais. Et puisqu’il faut aimer pour persévérer, qu’on cesse d’accabler ceux qui, sans amour, sont condamnés à des travaux forcés hors de leurs moyens. On dit courageux les animaux. Et pour cause: ils sont menés par leurs sens et les sens sont amour.» (p. 73)

«De passage, nous sommes tous, arrivés nous ne sommes jamais: nous transitons, remplis à égale mesure de confiance et d’effroi. Le ciel passe de Turner à Monet, à Marc-Aurèle Fortin, au bleu fort de Cézanne et finalement au blond blé de Van Gogh.» (p. 75)

«La nature ne discute pas, ne crie pas,
ne se hâte pas, n’essaie pas de persuader,
ne s’offre pas en spectacle, ne se dérobe
pas non plus, elle est un Éden qui ne ferme
jamais ses portes et ne chasse jamais personne…» (p. 138)

«Ce qui nous arrive, cette pandémie qui alarme tout un chacun et au passage fauche des vies, était l’occasion non pas de recommencer, mais de commencer pour vrai à vivre sans tout exiger, à nous aimer les uns les autres sans nous faire de mal, à savourer le temps hors du temps, le seul instant, à cesser de croire en un dieu abstrait et à accumuler des preuves du passage de la panthère des neiges, à imiter la nature, c‘est-à-dire à donner et prendre sans rien réclamer ni refuser.» (p. 151)

«Bienheureux incendie qui m’a redonné l’inutile et indispensable passion de me laisser vivre.» (p. 180)

Et c’est sur cette étonnante exclamation que se referme les carnets de Robert Lalonde.

Je ne peux pas ne pas redire la très vaste culture de Robert Lalonde et son dévorant amour de la nature, aspects qui habitent l’ensemble de ses écrits.

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Bibliographie de Robert Lalonde: Éditions Boréales

Source:

LALONDE, Robert / La reconstruction du Paradis: carnets / Montréal, Boréal, 2021 / 182 pages

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