Audioportrait | Nicole Trudeau

Le 7 octobre 2015, c’est Nicole Trudeau qui est l’invitée de Canal M dans le cadre de la série AUDIOPORTRAIT. Elle témoigne en répondant, entre autres à la question posée: «Quels regards les personnes avec une déficience visuelle portent-elles sur la société d’hier et d’aujourd’hui?». Elle raconte son parcours et réfléchit sur son sens.

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Audioportrait | Nicole Trudeau

Nicole Trudeau est atteinte de la rétinite pigmentaire, une condition oculaire qui dégénère jusqu’à la cécité.

À l’âge de cinq ans, afin de pouvoir poursuivre ses études, elle entre en internat. Ce changement d’environnement signifie aussi un éloignement familial, auquel elle compensera par l’entremise de ses nombreuses passions.

Pour cette grande curieuse, l’éducation a toujours occupée une place importante. Son handicap visuel ne l’a d’ailleurs jamais empêché d’apprendre, et ce, même à l’étranger. Après un baccalauréat en musique à l’Université de Montréal, elle poursuit son parcours académique à Paris.

Dans cet Audioportrait, elle nous raconte son histoire, incluant certains passages qui mettent bien en relief les questions d’inclusion en milieu scolaire pour les personnes avec un handicap.

 «(…) Est-ce que j’ai tort d’être malvoyante? De ne pas être comme les autres?»

Témoignage diffusé sur Canal M La radio de Vues et Voix, le 7 octobre 2015.

Écoutez l’entrevue intégrale sur le site du Canal M Vues et Voix

Lire la transcription verbatim de l’entrevue intégrale:

Présentation de l’animatrice Madame Anne-Laure Janson

«CanalM est heureuse de vous présenter l’audioportrait consacré à Madame Nicole Trudeau qui, depuis toute petite, est atteinte d‘une rétinite pigmentaire. Placée en internat à cinq ans, sa passion pour les études a compensé l’éloignement familial. À 72 ans, Madame Trudeau est à la retraite, mais elle a gardé sa curiosité intacte.»

Note :  Les questions qui orientent mes propos ne sont pas entendues.

Je crois que je me définirais comme une personne passionnée, assoiffée de connnaissances dans tous les domaines, intensément présente à la vie, aux choses, avec une indomptable détermination pour les objectifs que je me donne avec tout ce que ça peut impliquer d’éléments positifs et d’éléments peut-être moins positifs au total.

C’est difficile de savoir d’où nous vient, d’où nous viennent nos forces et nos faiblesses. Est-ce que… Bon, on est né avec un certain tempérament, avec un certain bagage… C’est sûr que le contexte de l’éducation joue certainement un très grand rôle dans notre façon de mener la vie. Moi, je pense qu’il y avait une part, dans mon tempérament… quand je désire quelque chose, il faut trouver les moyens pour y arriver. Maintenant, je pense aussi, y a la passion, y a le désir, y a… ça c’est un moteur pour moi qui est fondamental. Je dirais même, c’est la source de la vie. Quand on a envie de quelque chose, on veut aller vers quelque chose, on y croit, on en a besoin, alors je pense, j’ai vécu, j’ai vécu comme ça, je pense, avec ce désir d’aller de l’avant, de connaître, d‘atteindre des objectifs.

Je n’ai jamais voulu que la cécité soit un facteur pour m’empêcher de faire des choses. C’est sûr que ça empêche de faire un certain nombre de choses. Mais, en même temps, ça peut créer un désir de trouver d‘autres façons de faire. Et peut-être que la souffrance qu’on peut ressentir, consciemment ou non consciemment, (quand on est jeune, sûrement absolument pas consciemment) de la marginalisation que ça peut créer ou du rejet que ça peut susciter, peut peut-être devenir une espèce de déclencheur: «Non, vous ne voulez pas que je sois là, mais je vais faire en sorte d’y être.»

Peut-être, que ça peut… mais je ne crois pas que c’est la cécité qui crée ça. C’est le tempérament face à une situation. Il y a des gens, devant des obstacles, qui vont renoncer et d‘autres, au contraire, vont essayer d’aller plus loin, de dépasser l’obstacle, de vouloir construire autre chose. Moi, je dirais que c’est plus lié au tempérament.

Je suis née à Saint-Lambert, dans la région de Montréal, la Montérégie, en novembre 1942. Je suis la deuxième d‘une famille de quatre: deux garçons, deux filles en alternance; un garçon, une fille, un garçon, une fille. Je suis donc la première fille. Ma mère m’a raconté que, au moment où je commençais à marcher, j’échappais des cents noirs sur un plancher foncé et je ne les trouvais pas. Alors, ça lui a mis la puce à l’oreille et elle a consulté rapidement. Donc, ça, c’est bien avant que j‘aille à l’école, c’est plus ou moins avant deux ans, autour de… Et c’est là que le diagnostic est tombé parce que je voyais un tout petit peu. Enfin, ne pas voir des cents noirs sur un plancher sombre, c’était déjà une vision très très très réduite. Alors, à partir de ce moment-là, bon, j’ai porté des lunettes et puis, j’en ai portées jusqu’à l’âge de 20 ans.

Mon deuxième frère, c’est-à-dire, le troisième de la famille, a aussi une rétinite pigmentaire, mais, au départ, dans son cas, sa vision était beaucoup supérieure à la mienne. Lui, il a pu lire. Même avec des lunettes, il pouvait lire le journal, ce qui n’a jamais été mon cas. Et moi, ç’a été, en plus, ç’a été régressif très très tôt. Déjà, à 12, 13 ans, ça se détériorait de façon significative. Je fixais une couleur et si, au départ, je la voyais rouge, tout à coup, elle devenait bleu, vert. Alors, les couleurs se sont confondues et, assez rapidement, disons, comme j’indiquais à 20 ans, avant de partir étudier en Europe, j’ai enlevé mes lunettes parce que au fond ça ne me servait plus du tout.  À ce moment-là, je ne voyais plus que un peu les ombres et la lumière et, beaucoup plus tard, j’ai perdu la perception de la lumière aussi, alors que mon frère a eu une vision quand même beaucoup plus utile beaucoup plus longtemps, jusqu’à peut-être une cinquantaine d‘années. (pause)

Mon éducation? bah! À la maison, moi, le souvenir que j’en ai, c’était une vie tout à fait normale, tout à fait… Évidemment, les parents croyaient beaucoup à la qualité de l’éducation, aux bonnes manières, avaient une dévotion pour l’instruction. Alors, on a été très stimulé, très valorisé. J’avais des copines. On avait beaucoup de petits copains, des copines. On avait beaucoup d’initiatives. On faisait des jeux. Je suivais mes frères qui grimpaient dans les arbres, etc., très jeune, avant d’aller à l’école. J’utilisais des cahiers à colorier. J’essayais, quand c’était des gros modèles, j’essayais un peu de… mais… évidemment… (rire) Ça débordait pas mal parce que quand même ma vision était très limitée. Je faisais du… À l’époque, on avait des cahiers pour faire du découpage de poupées, tout ça. Alors moi, je faisais le plus gros découpage puis, là, ben, les autres raffinaient le travail après pour utiliser les vêtements sur des poupées de carton. Juste pour dire que c’était… Moi, j’étais peut-être pas très consciente de ce que je ne pouvais pas faire parce que on me laissait faire au fond un peu ce que je voulais, jusqu’à un certain point. Je suivais les autres. Et… Non, je n’ai pas de souvenirs d’avoir été brimée, privée dans mon enfance. Pas du tout. (pause)

C’est assez difficile de se souvenir, avec le recul, comment les choses se sont passées au moment où on a dû quitter la maison à cinq ans, quand même, pour aller en internat, pas un internat à la semaine, un internat à l’année. À l’époque, c‘était quand même quelque chose de très très très encadrée. Moi, je pense que j’avais été d’abord très bien préparée parce que il semble (on me rappelle) les copines de l’époque me disent que j’avais hâte, je disais que j’avais hâte d’aller à l’école et puis que j’étais contente de venir apprendre et tout ça. Donc, j’imagine que j’ai été très bien préparée.

Avec le recul, la réflexion, au bout de la vie, du cheminement, aujourd’hui je pense que j’ai probablement, tout à fait inconsciemment, vécu ça comme un rejet, comme si j’avais été mise à part de ma famille. En fait, dans les faits, c’était ça, je n’étais plus dans ma famille. Par contre, je crois que j’ai, sans doute, mais là c’est une interprétation à long terme, que c’est devenu aussi «Ah bon, d’accord, je ne suis plus dans ma famille, maintenant, je suis dans une école et là je vais m’investir à cent pourcent là où je suis, c’est-à-dire, dans la découverte, la connaissance, les classes». Il faut dire qu’à l’école aussi, on faisait beaucoup de choses. On allait bien sûr, à l’école, mais on faisait toutes sortes d’activités: de la danse, du théâtre, toutes sortes de situations de création. Même les récréations étaient encadrées par des projets d’activités. Alors, on était très stimulé et moi et moi j’ai très très très bien répondu à ça, c’est-à-dire, j’étais totalement stimulée, engagée, motivée. Je me promenais dans les couloirs entre les cours toujours avec un livre à la main pour continuer d’apprendre, de découvrir. Le soir, il fallait presqu’on vienne m’enlever le livre au moment où on devait dormir, etc. Alors, d’une certaine façon, je pense que j’ai comme transcendé, d’une certaine manière, peut-être, peut-être comme une forme, un sentiment d’avoir été mise à part. Et ça, ce n’est pas du tout un jugement ou un blâme pour mes parents, pas du tout, parce que, quel choix avaient-ils? Ou bien ils me gardaient dans l’ignorance chez eux ou bien ils me permettaient de m’instruire, de m’épanouir et de faire le parcours que j’ai fait. Donc, il y a aucun aucun reproche là-dedans. Mais je pense que ç’a été ma façon de de de sublimer d’une certaine manière cette coupure qui a été quand même importante puisque j’ai été 15 ans pensionnaire. C’est sûr que les parents venaient me voir tous les dimanches, deux heures, au parloir. On ne sortait pas souvent, dans les premières années en tout cas. Au total, je pense qu’il y a eu plus d’aspects positifs que négatifs. Peut-être que sur le plan affectif, et tout ça… Bon… Il y a eu des traces, mais… Non… Moi je suis très contente, je me trouve très chanceuse d’avoir pu réagir de cette manière là à la séparation, à la coupure assez brutale avec la famille à cinq ans. À l’époque, c’était une vie très, je dirais, collective et très règlementée, très encadrée. Donc, (hésitation) c’était difficile de développer peut-être des liens accentués avec des personnes avec qui on avait un peu plus d’affinités. Il y avait quand même un assez grand contrôle là-dessus. (pause)

J’adorais à peu près tout, sauf quand j’ai commencé à faire de l’algèbre. Alors là, j’ai détesté ça. Je ne sais pas trop pourquoi. (rire) Mais, en général, tout l’univers de la connaissance m‘intéressait. J’aimais beaucoup beaucoup écrire. On avait des travaux d’écriture très souvent. J’adorais l’histoire. Non, y a vraiment très très peu de choses qui me déplaisaient. Oui, la musique est entrée très tôt dans ma vie. À l’école, très très rapidement, je passais deux heures, trois heures par jour à faire de la musique en parallèle avec les classes. Y faut dire que les journées étaient longues. On commençait. Nos premières classes commençaient à huit heures le matin et se terminaient à cinq heures et demie l’après-midi, bien sûr, avec une pause pour, pour les repas et une collation; et puis, on refaisait une heure une heure et demie d’études le soir. Donc, on avait beaucoup de temps pour étudier, pour apprendre. J’ai rapidement fait beaucoup beaucoup de musique et j’ai adoré ça et je me suis beaucoup investie là-dedans. (pause)

Vers la fin des études secondaires, il y avait une option à l’école pour s’inscrire soit dans un programme d’école normale (le brevet C et le brevet B qu’il y avait à l’époque, la formation pour devenir professeur), et la possibilité de s’orienter à plein temps en musique parce que, à cette époque là, l’école, l’Institut Nazareth, était une école affiliée à l’Université de Montréal, comme plusieurs écoles de musique d’ailleurs à Montréal étaient des écoles affiliées à l’Université de Montréal. Donc, on pouvait, à l’intérieur de l’école, de l’Institut Nazareth dans mon cas, suivre un programme de baccalauréat sur les lieux. Alors, c’est ce que j’ai fait, c’est ce que j’ai choisi. J’ai fait mon baccalauréat en musique à l’Institut Nazareth étant école affiliée. Ce qui m’a gardée un peu plus longtemps à l’Institut.

À la suite de ça, j’ai décidé que j’allais continuer mes études en musique. Alors, je me suis inscrite au deuxième cycle à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, toujours soutenue en cela par mes parents. Quand j’ai décidé: «Je veux aller étudier à l’Université», mes parents n’ont offert aucune résistance. Ils étaient tout à fait d’accord, et s’inquiétaient pas, savaient bien que si je faisais ça, je trouverais les moyens d’y parvenir. Alors, c’est ce que j’ai commencé à faire. J’ai commencé à suivre des cours de deuxième cycle à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, tout en continuant par contre (parce que ça, le programme de deuxième cycle était plus en musicologie, c’est-à-dire, l’étude de l’écriture: la fugue, le contrepoint, l’orchestration, la composition, l’histoire, l’analyse, etc. et l’instrument, le piano que je faisais en prédominance, – mais j’ai fait beaucoup d’orgue aussi, – ne faisait pas partie de ce programme là.) Alors, en même temps, je suivais des cours de piano avec mon professeur, un professeur externe qui venait à l’Institut Nazareth qui était Madame Gilberte Martin. J’ai continué ça en parallèle. Encore là, le travail, c’était dix, douze, 15 heures par jour. Mais, c’était correct. C’était ma passion. J’adorais ça. C’est comme ça que les choses se sont déroulées.

Et puis, avec Madame Martin, un moment donné, elle m’a dit: «Oh! ce serait peut-être… Qu’est-ce que vous diriez d‘aller poursuivre vos études de piano à Paris?» Ah! ben là, j’étais complètement emballée, envoûtée. Alors, elle m’a pilotée, encouragée, aidée à faire les contacts à Paris et puis obtenir des bourses etc. Ç’a été l’autre grand saut.

Avant, le saut de passer de Nazareth à l’Université de Montréal, alors qu’à Nazareth, nous étions tous entre non-voyants, à l’Université de Montréal, j’étais la seule à être non-voyante et c‘était à moi de trouver les moyens de fonctionner sans aucun service particulier pour moi; c’était à moi de les inventer, de les découvrir, de les organiser. Alors, le deuxième grand saut, oui, très peu d’années après, ça été Paris. (pause)

Le passage de Nazareth, donc d‘un milieu fermé où nous étions tous plus ou moins entre gens qui voient un peu, un peu plus, un peu moins, avec, tout compte fait, très peu de contacts avec le monde extérieur et arriver à l’Université où les gens sont, sont différents, enfin, différents dans le sens que ils ne font pas nécessairement attention à toi, il n’y a rien qui est adapté pour toi, comme les gens écrivent au tableau, les professeurs écrivent au tableau, ne disent pas un mot en écrivant au tableau, ben là (rire), pour une personne qui voit pas, ça devient un problème majeur. Alors là, il faut aller demander ou bien aux étudiants à côté de soi ou aller parler aux professeurs et dire «Écoutez» (ça, c’est un exemple que je donne) «Écoutez, quand vous écrivez au tableau, est-ce que vous pourriez dire ce que vous écrivez? Comme ça, moi, je pourrais prendre des notes.» Bon, alors, la grande difficulté, c’est que moi, je me suis sentie là vraiment (hésitation) comment dire, je ne peux pas dire, pas vraiment à ma place, parce que je voulais y aller absolument. Je me sentais comme (c’est difficile de trouver le mot) humiliée, quelque chose comme ça. Comme si j’avais tort au fond d‘être non-voyante. Je pense que c’est ça.

Je me disais… Je me sentais pas comme les autres, pas… que j’avais tort de pas être comme les autres. ç’a été… difficile. Très difficile. Mais, pas assez difficile pour que je renonce. (rire) C’est ça qui est drôle.

D’une certaine manière. Je suis là. Je veux être là. Je veux réussir. Je vais prendre les moyens. Mais, vous dire que je me sentais à l’aise, détendue, pas du tout. J’étais toujours un peu sur la défensive. Avoir cette espèce de peur d’être rejetée, cette blessure probablement affective d’être ignorée, de ne pas être comme les autres et pouvoir participer comme eux à une sorte de camaraderie et tout. Mais, ça va dans les deux sens. Moi, si je me sentais comme ça, ils devaient me sentir extrêmement tendue et moi, je n’avais pas l’assurance pour m’imposer. Mais, ce qui m’a tenue, c’est mes études, mon désir de réussir, et ça, je l’ai réussi. Mais, affectivement, socialement, c’était difficile, c’était…

Je suis partie à Paris à 22 ans. J’avais terminé la scolarité de ma licence de deuxième cycle; il me restait à écrire mon mémoire. Mais, je suis partie donc avec cette possibilité d’aller développer l’interprétation du piano, de découvrir un nouveau monde et voilà. J’y ai été de 22 ans à 25 ans. Bien organisée quand même, mais seule tout de même, pour apprendre à vivre dans cette nouvelle vie et surtout à m‘inscrire dans un contexte d’études qui était, dans mon cas, je suivais à la fois des cours privés, avec un professeur de piano et j’étais aussi inscrite à l’École normale de musique à Paris. Et là, évidemment ayant finalement très peu vécu dans ce que l’on appelle le monde des voyants, puisque j’ai été à Nazareth pendant quinze ans et après, deux ans à l’Université, tu arrives à Paris et là, non seulement, c’est le monde des voyants, mais c‘est un monde que j’ai trouvé beaucoup plus compétitif que celui auquel j’avais été habituée. Alors, c’était de nouveaux défis, je peux dire de très très grands stress mais, en même temps, un moment d’exaltation peut-être aussi sur le plan culturel parce que, pour moi, Paris, l’Europe, pendant mes études et tout, c‘était comme une référence, une grande référence, un grand désir de découvrir le monde. Bien sûr, j’arrivais là comme étudiante, donc je ne pouvais pas passer mon temps à faire du tourisme. Ç’a été un moment très fort, très exigeant, assez difficile au niveau de l’adaptation, mais bon… j’étais un peu entraînée aux défis aussi. Alors ç’a été un autre très très grand moment et j‘y ai été trois ans. (pause)

C’est assez difficile de dire en détails ce que qu’on…, ce que j’ai appris à Paris parce que c’est tellement de choses. D’abord apprendre la vie, parce que le contexte social n’est pas du tout le même, je dirais même que le contexte du langage. Au début, bon, je parlais bien français, mais je parlais français comme une québécoise et, évidemment, à Paris, à l’époque, (ç’a peut-être évolué un tout petit peu), mais, la première soirée que j’ai passée à la pension de famille, il y avait une autre pensionnaire du sud de la France qui me reprenait à peu près à tous les mots pour corriger ma prononciation. Alors, disons que ça ne met pas confortable et ça développe pas la confiance non plus. (sourire) Enfin, ça c’est une anecdote.

Juste pour dire que c’est sûr, sur le plan musical, j’ai beaucoup appris et j’ai beaucoup profité, parce qu’on allait aussi beaucoup au concert. J’ai appris à développer davantage d’assurance, parce que y avait beaucoup de compétition aussi.

J’ai appris à évoluer dans dans, à circuler dans la ville. Quand je suis partie de Montréal, à ce moment là, il n’y avait pas de métro. Alors, on arrive à Paris puis là il faut apprendre le métro plus ou moins toute seule. La densité de la population n’est pas du tout, n’était pas du tout celle de Montréal à l’époque.

Alors, c’est un apprentissage au niveau de l’étude, au niveau culturel, mais c’est un apprentissage de la vie. Et moi, je crois que c’était, dans ce sens là, un privilège extraordinaire que je souhaite à tous les jeunes (c’est plus facile aujourd’hui, bien entendu) de se mesurer à un autre contexte de vie.

J’ai côtoyé beaucoup de gens, des gens formidables. J’ai lié de très belles, très belles amitiés avec des gens qui ont été attentives à moi dans le quartier où j’habitais entre autres, la première année. Je trouve que c’est une richesse. Comme je vous dis, ça n’est pas (hésitation) évident et facile à beaucoup d’égards. Même la vie matériellle: faire des arrangements bancaires, enfin, tous ces, tous ces détails, au quotidien, je parle peut-être de façon un peu trop triviale, mais, on n’étudie pas dans l’abstait non plus.

L’essentiel de mon temps, c’était les études. Par exemple, à Nazareth, on avait nos partitions en braille, sauf que, bon, tout le monde travaillait en braille. Il fallait apprendre nos partitions par coeur. Alors là, à Paris, c’est pas comme ça. J’étais la seule, moi, non-voyante en tout cas, dans mon groupe. Quand, par exemple, une pièce imposée arrivait à la fin de l’année, on avait quatre semaines pour l’apprendre et moi, la première semaine, il fallait que je la sache par coeur, alors que les élèves pouvaient jouer, les autres étudiants, pouvaient jouer deux semaines, trois semaines avec leur partition et petit à petit, la mémoriser. Donc, ça c’est des stress, c’est des pressions, c’est des heures et des heures et des heures de travail. Mais, ça faisait partie de ma condition et je n’allais pas demander de privilèges ou de faveurs ou quoique ce soit. J’étais là et c’était à moi de prendre les moyens pour y arriver. Maintenant, je dois dire que, bon, j’avais un caractère qui me permettait de le faire. J’avais aussi une santé qui me permettait de tenir le coup, parce que, c’est non seulement beaucoup d’heures de travail, mais c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup de stress. Vous me posiez la question au début, de la détermination, du caractère. Moi, je pense que c’est fondamental. On a ce caractère-là et on vit avec. Et si on a des objectifs ciblés, qu’on veut profondément, ben, je pense qu’on peut y arriver. Ça me rappelle toujours, quand je pense à ça, une phrase que mon père répétait souvent, bon, que je nuancerais aujourd’hui, mais à l’époque, j’ai vraiment absorbé ça tel que c’était: «Quand on veut, on peut». Mon père répétait ça très très souvent.

Aujourd’hui, je nuancerais un petit peu, je pense que, «quand on veut, on peut» mais quelquefois, il faut rencontrer d’autres qui veulent aussi (rire) dans la vie. Mais ça, à l’époque là, à 20 ans, «Quand on veut on peut», c’était, c’était quelque chose que je me répétais, que je pratiquais. (pause)

Vers la fin de ma troisième année à Paris, alors que je savais que je devais rentrer, j’ai commencé à penser à chercher du travail au Québec et j’ai été informée, toujours par Madame Gilberte Martin – qui est une personne extrêmement importante dans mon cheminement, c’est une femme qui m’a fait confiance, qui m’a beaucoup aidée; j’ai une reconnaissance infinie à l’égard de cette personne – m’a informée qu’il y avait un poste d’ouvert au Conservatoire de musique de Chicoutimi qui venait d’ouvrir et m’a suggéré de poser ma candidature. Ce que j’ai fait et je l’ai obtenu. Je suis rentrée de Paris au mois de juillet et j’ai su presque dans les premiers jours de mon retour à la mi-juillet que j’avais obtenu le poste. J’étais tellement contente. J’étais étonnée. Mais là, ça voulait dire, du 13 juillet au début septembre (rire) y fallait faire non seulement de Paris à Montréal, mais de Montréal à Chicoutimi. (rire) (pause)

(Intervention de l’animatrice)

En seconde partie, Nicole Trudeau nous parle de sa passion pour l’image et pourquoi elle ne s’est jamais sentie exclue du monde visuel. (…) Sur CanalM, nous retrouvons Nicole Trudeau qui, malgré sa cécité, se définit comme une personne visuelle.)

Pour moi, l’image a toujours été quelque chose qui m’a habitée. Toujours. Donc, j’étais pas désorientée dans cet univers-là. C’était… Moi, je dirais que ma pensée a toujours été visuelle. Toujours. On dit: y a des gens qui sont visuels et y a des gens qui sont auditifs. Moi, même si c’est paradoxal, je me considérerais comme visuelle parce que ma pensée est visuelle. Dans mon esprit, je vois les images, les paroles que j’entends créent des images. J’ai toujours été comme ça. Mes rêves sont imagés.

Je me souviens (ça c’est une anecdote amusante). Quand j’étais à l’école pensionnaire, on allait beaucoup à la chapelle, tout ça, puis, bon, y avait des grands univers de distracions. Dans nos têtes, on pensait à toutes sortes de choses. Moi, savez-vous ce que je faisais souvent dans ma tête? J’habillais des gens. J’aimais la mode. Alors, j’habillais des dames, avec des couleurs, des modèles de vêtements.

Et puis, j’ai eu un père qui était un contemplatif. Il pouvait être, j’sais pas moi, une demie-heure devant un tableau et surtout, il était expressif, il le racontait. Moi, déjà très sensibilisée au fond naturellement, j’emmagasinais ça.

Et je crée des liens, je me fais des décors. Sans que personne le sache, je m’y suis retrouvée dans ce domaine de l’image. Je pense que je comprenais pas mal de choses et en plus, évidemment, je connais la perception tactile et tout, donc, je me sentais quand même assez habilitée de fonctionner là-dedans.

Et puis, très très tôt aussi, j’ai eu la passion de l’art en général. Beaucoup, l’art visuel m’intéressait. Je me souviens aussi, avant même d’aller en Europe, j’écoutais des émissions à la télévision sur l’histoire de l’art comparé, l’architecture, la sculpture, la peinture d’une même époque. J’me dis: «Ah! mon dieu, quel domaine formidable!» Si j’avais pu évoluer là-dedans! C’est comme un besoin, c’est comme un besoin de nourriture, je dirais. Alors.

Et j’ai eu une chance extraordinaire. Quand je suis allée à Paris la première année, j’avais rencontré des gens, des parisiens qui habitaient dans ma rue, dont une peintre. Elle m’a dit, «On va en Hollande. Est-ce que ça vous intéresse de venir avec nous?» Toute la découverte de la peinture de l’époque, les grands musées… Je suis allée avec eux puis m’ont raconté les tableaux. Pour moi, c’était une prise de possession, quelque chose de tellement précieux pour moi.

Quand je suis revenue à Montréal, c’est sûr qu’aller au musée, c’était beaucoup plus compliqué, parce que on se méfiait de nous, on avait toujours peur qu’on touche à tout. C’était difficile aussi de trouver des gens qui avaient la patience, il faut le dire, parce que… Vous allez au musée, vous regardez un tableau et si vous devez me le raconter, ça va vous prendre pas mal plus de temps.

On avait d’ailleurs, à une association, (ça s’appelle Le Regroupement des aveugles et amblyopes de Montréal), on avait formé un comité culture, justement. Je m’étais impliquée là-dedans pour… Je me disais, «À l’aide d’une association, peut-être qu’on viendra à bout de sensibiliser les musées à nous donner un accès et à nous fournir les moyens d’aller au musée de façon enrichissante.» Ce n’est pas un milieu facile à ouvrir.

Alors, ponctuellement, je demandais, à titre personnel, quelquefois à des accompagnateurs et à des guides bénévoles du musée pour visiter certaines expositions. Mais, ça restait, disons, marginal et pas facile.

Il s’est passé un petit miracle récemment, qu’il faut que je raconte. J’avais, parmi les guides bénévoles du Musée des Beaux-Arts, rencontré une guide qui s’appelle Madame Jacqueline Verly (qui était belge d‘origine), qui avait accepté, à plusieurs reprises d’ailleurs, de m’accompagner et était ouverte à ce que peut-être je lui suggère comment on procède pour décrire des tableaux. (pause)

Alors ça, ça s’est étalé dans le temps, il y a longtemps. Et puis, l’année dernière, j’ai repris contact avec elle et on a fait quelques visites. Et, Madame Verly a demandé à la responsable des guides bénévoles (c’était l’année dernière), Madame Amizlev, de venir observer une visite qu’elle faisait avec des non-voyants. Elle s’était dit, je crois, Madame Verly, bon ben, si je la convaincs, peut-être qu’elle sera prête à faire quelque chose pour les non-voyants. Madame Amizlev est venue et là le déclic s’est créé. Madame Amizlev a compris, je pense, qu’est-ce que ça pouvait nous apporter et comment on procédait et elle a mis sur pied, cette année, au mois de janvier, elle a convaincu le Musée (il faut le faire) de mettre sur pied une visite régulière, une visite mensuelle régulière pour les non-voyants et elle a même procédé… et elle m’a demandé de faire un peu de sensibilisation auprès des guides du Musée pour savoir comment procéder pour présenter des oeuvres à des non-voyants. Pour moi là, ça, c’est comme une, pas une récompense, mais c’est comme un petit miracle, je trouve, parce que moi, ça fait tellement longtemps que je désire ça, pour moi, bien sûr, mais mais aussi pour les autres, pour évidemment ceux qui veulent bien s’exposer à cette situation-là, profiter des richesses, parce qu’au fond, quand on nous décrit bien une oeuvre et qu’on arrive à en prendre possession dans son esprit, parce que moi, j’ai une foi inébranlable en l’image mentale et à partir du moment où tu te recrées une image, il y a des émotions qui sont suscitées en nous-mêmes. Alors moi, je veux dire aujourd’hui un immense merci à Madame Verly qui est guide au Musée, maintenant elle est retraitée, pour moi, elle est toujours guide et Madame Amizlev qui a vraiment cru en cette approche. Et je suis très heureuse de ça. Et comme elles sont au Musée des Beaux-Arts, je remercie le Musée des Beaux-Arts qui, je l’espère, ne nous laissera pas tomber. (pause)

Dans le domaine de la musique, j’ai toujours été particulièrement sensible à la période impressionniste. J’aime beaucoup, bon, en musique, Debussy, toute cette époque là. En art, c’est quelque chose qui me touche beaucoup aussi. C’est une période où il y a une part de (hésitation) d’intuition, pas de flou, je dirais pas ça, mais… ça c’est une question de sensibilité. Et, oui, j’ai beaucoup de… même en littérature, cette approche là un peu, un petit peu… qui me laisse un espace qui m’appartient, j’ai pas tous les détails, il y a tout un univers qui… des sentiments, des émotions, des impressions. C’est une période qui me rejoint beaucoup. (pause)

Pour moi, le braille, c‘est aussi une forme de visualisation. Moi, quand je lis du braille, je vois des images. Des caractères, pour moi, c’est visuel pour moi le braille. Je le touche, bien sûr, mais mentalement, je me le représente comme des signes visuels.

Je savais qu’il commençait à y avoir un programme au Gouvernement du Québec, de normalisation, c’est-à-dire, d‘élaborer un code pour encadrer la façon dont la transcription des manuels qui étaient maintenant disponibles pour les programmes pour les enfants qui étaient maintenant dans les écoles régulières, donc, mettre un p’tit peu d’ordre, au fond, dans la façon de transcrire les documents en braille. Parce que Braille avait inventé le système, mais il n’y avait jamais… ça avait beaucoup fonctionné par transmission orale dans les institutions spécialisées, mais y avait pas eu vraiment un encadrement général, une règlementation, ce qu’ils appellent un code. Alors, on me raconte ça, qu’il y a ce projet-là, un projet de recherche pour aboutir à l’élaboration d’un code et on me demande si je suis intéressée à travailler à ce dossier. Y avait déjà Monsieur Paul-Henri Buteau qui était impliqué dans ce dossier-là et je crois qu’il devait quitter le dossier et il me contactait pour me demander si j’étais intéressée à ce dossier-là.

J’étais dans l’enseignement, j’étais dans la musique, depuis toujours. C’était mon créneau privilégié. Et là, j’étais confrontée à un changement de cap majeur. Est-ce que je quitte l’enseignement de la musique pour m’orienter vers le travail sur le braille?  Ç’a aussi ç’a été une période très très très difficile parce que, en quittant l’enseignement et aussi, d‘une certaine manière, renoncer à mon projet de faire de l’enseignement et de la recherche à l’université en musique. Par contre, j’étais à l’école secondaire et le contexte était particulièrement difficile et je commençais à réaliser que, peut-être que je ne me rendrais pas à la retraite en bonne santé si je continuais sur cette voie-là. Alors, après une réflexion éprouvante, j’ai décidé d’aller vers le dossier de la normalisation du braille. La chose qui m’intéressait beaucoup là-dedans, c’était la recherche, parce que là, c’était vraiment un projet de recherche qui se faisait dans un cadre universitaire. C’était une entente entre le Gouvernement du Québec et l’Université du Québec à Montréal. Alors, j’ai fait ce choix-là.

J’ai commencé à travailler sur le projet de recherche, élaborer des documents, présenter aux membres de comités, argumenter… qui a abouti en 1989 à la publication de la première édition du Code. Et ça c’était le premier document de langue française dans le monde à faire des propositions de normalisation du braille. Il y a eu un lancement à Longueuil en mai 1990 et le document a été proposé dans la francophonie et a fait l’objet d’un lancement à Paris en octobre 91. Ça c’était la première partie.

Évidemment, dans le premier tome, y avait déjà plus de 350 pages. On avait pas tout traité. Alors, y avait…, le dossier devait continuer. Et là, ce qui a créé un changement de vision ou de cap, c’est que, dans les éléments de normalisation qui devaient faire partie du deuxième tome du Code est arrivé un sujet, qui a pris une autre dimension, c’était le graphisme tactile. Comment reproduire les images en mode tactile pour les élèves qui étudient dans le milieu scolaire? On sait que les manuels, dans les années 90, c’étaient plus d’images que de texte. Alors, comment on pouvait donner accès aux enfants non-voyants ces images-là pour qu’ils puissent accomplir les tâches qu’on leur demandait de faire? Quand on montrait trois pommes, quatre lapins, deux oranges et qu’on leur disait bon ben: il faut dénombrer, (pas avec le chiffre), avec les objets: Combien y a d’oranges? Combien y a de lapins? Combien…

Quand ça m’a été proposé ça… Oui, mais là, on est plus dans le même monde là. Le braille était quelque chose qui… le système était très structuré. La lettre a  (en imprimé) correspondait à la lettre a (en braille), bien bien définie. Un système hyperstructuré et hyperorganisé. Quand on arrive dans le domaine de l’image, c’est plus ça du tout, là. On fait affaire, on aborde un domaine d’une toute autre envergure. C’est un autre code, une autre approche. Alors là, on partait de beaucoup plus loin. Alors, ç’a été une autre forme de recherche, pas mal, très très novatrice, pas juste au Québec, à travers le monde. Le symbole braille, sa dimension a été bien testée, n’a jamais bougée depuis la création de Louis Braille en 1829. Quand on arrive dans le domaine de l’image, c’est, c’est, c’est c’est plus ça du tout. Alors, il fallait d‘abord évaluer quelle est la distance qu’il faut mettre entre des lignes pour qu’on puisse la sentir au doigt? L’oeil peut percevoir plusieurs lignes très très très rapprochées, mais le doigt n’a pas la même, le même potentiel. Mais ça, c’est pas beaucoup connu. Y’avait beaucoup de pressions pour qu’on trouve des solutions toute suite. Mais y’avait beaucoup de recherches fondamentales à faire dans ce domaine là avant de définir les paramètres même de base pour composer des images.

Alors là s’est amorcé un travail de analyse de l’image visuelle (ça c’est moi qui était responsable de ça, avec évidemment des collaborateurs, bien entendu), pour décréter une sorte de hiérarchisation des éléments qui composent l’image. Qu’est-ce qu’on va garder? Qu’est-ce qu’on va enlever?

Il fallait aussi trouver des outils pour produire du relief tactile. Au début, on dit: «Ah! l’imprimante braille est capable de faire ça!» Oh! oh! l’imprimante braille a des contraintes. L’imprimante braille peut pas tracer un cercle, des choses comme ça, des diagonales bien claires et tout. Alors, y’a eu beaucoup de recherches dans toutes ces directions-là.

Ça m’a permis de faire des présentations, d’aller dans des congrès un peu à différents endroits à travers le monde. Alors, la dimension de la recherche m’intéressait beaucoup. C’est sûr que j’étais loin, loin, loin de la musique, mais… Je me dis, quand on a fait des études de doctorat puis, qu’on a fait beaucoup, beaucoup de recherche, les méthodologies de travail et d‘analyse au fond sont transférables. Voilà donc le domaine vraiment sur lequel j’ai travaillé jusqu’à ce que je quitte le domaine de la recherche. (pause)

Dès ma petite enfance, je dirais, moi j’étais convaincue que ça n’était pas la cécité qui m’empêcherait de faire ce que je désirais où d’aller où je désirerais aller. J’ai eu cette conviction-là très jeune. Alors que bien de mes copines disaient «Si je voyais, quand je verrai, je ferai ceci, cela». Moi là, j’ai jamais fonctionné dans cet univers-là. Je ne le disais pas. Et, jusqu’à, justement, la fin de mon doctorat et de mon implication au niveau secondaire, je crois que j‘ai toujours refusé de voir, de penser ou de croire que ce qui n’avait pas fonctionné pour moi était de la discrimination. J’ai jamais voulu voir ça. Je me disais «Non, c’est moi qui a probablement pas fonctionné comme il faut, qui est peut-être pas intervenue comme il faut, qui, dans une entrevue, n’a peut-être pas fait valoir les choses de la bonne manière, et tout.» L’erreur était toujours de mon côté. Dans ma tête, j’avais pas fait ce qu’il fallait pour que ça marche. Mais à la fin de la période au secondaire, il y a eu des grands conflits avec l’administration, il y a eu de très très grosses difficultés. Et là, je me suis dit: «Oui, je pense Nicole qu’il faut que tu reconnaisses, peut-être que t’as pas fait tout ce que tu devais faire comme tu devais le faire, mais peut-être aussi que la discrimination, que ça existe.» Et ça, ç’a été un très, très, très grand choc, quelque chose de très douleureux pour moi à reconnaître. Et pour répondre directement à la question, je serais portée à penser que, entre deux personnes également compétentes, on ne prendra peut-être pas la personne qui est déficiente parce que, peut-être qu’elle peut poser des problèmes, qu’elle peut exiger plus, elle peut demander de l’aide. Je spécule. Je délire peut-être même un p’tit peu, mais ç’a été quelque chose pour moi de difficile à intégrer. Mais, je pense qu’il faut avoir le courage de dire les choses telles qu’elles sont. (pause)

Ce qui est peut-être le plus dur à accepter, c’est que (hésitation) à accepter, à intégrer cette réalité, (hésitation) c’est que je me suis dis, et je me dis encore aujourd’hui, mais d’une façon différente, parce que je suis à une autre étape de ma vie, quoique tu fasses, quelque soit les efforts que tu investis, si l’autre ne veut pas, (et c’est là que vient s’inverser ce que disait mon père) «Quand on veut, on peut». Il répétait aussi une autre phrase: «Qui ne lutte pas ne vit pas.» Donc moi, j’ai vraiment vécu ça pleinement ces phrases-là. Alors, je crois que c’est ça qui a été difficile pour moi. Moi, je me disais: «Je vais y arriver, je veux tellement, je travaille tellement.» Y’a quelqu’un, beaucoup plus tard dans ma vie qui a dit une chose très importante. Y’a une chose fondamentale dans la vie: faire ce qu’on peut, très important, mais, les bons croisements. Il faut rencontrer la personne qui va croire en toi, qui va te faire confiance. Comme moi, c’est Madame Martin qui m’a fait confiance, qui m’a aidée, m’a soutenue et tout. Oui, j’ai pensé que j’y arriverais seule. C’est faux. (pause)

J’ai toujours adoré l’enseignement. J’ai toujours adoré la relation avec les étudiants, les élèves, quels qu’ils soient, mais, le milieu secondaire, quand tu enseignes la musique, c’est sûr que tu enseignes les bases, tu montres un peu la lecture des notes, tu fais un peu la formation de l’oreille, et tout. Alors, avec le cheminement que j’avais fait, j’espérais peut-être enseigner à un niveau un peu plus avancé. Et puis, il faut le dire, et je pense que tout le monde va être d’accord avec ça, l’enseignement au secondaire à des groupes d’une trentaine d’élèves pour qui, très souvent, la musique, bah! c’est pas une matière essentielle. C’est pas facile de gérer des classes. Puis moi, j’avais des classes de voyants là encore. Donc, imaginez-vous toutes les stratégies que j’ai dû développer pour garder le contrôle de mes classes etc. Je me disais: «Combien de temps je vais tenir ça»? Une dizaine d‘années, peut être, ou un peu plus?

Bon, à certains moments, j’ai demandé quelques années de congé pour finir d’écrire ma thèse. Une fois que la thèse a été terminée et obtenu le doctorat, bon, je suis retournée à l’enseignement sans avoir eu de poste (rire) à l’université ou au cégep.

Mais, le bilan que je fais, c’est que ce que j’ai appris au secondaire où le milieu, la relation, le contexte avec les parents, il y a rien de négatif. C’est peut-être pas ce que je souhaitais faire mais c’est ce que j’ai beaucoup appris et je me suis beaucoup investie dans ce travail-là et je comprends peut-être mieux, parce que j’y suis passée, tout le contexte dans lequel on chemine quand on est impliqué au niveau secondaire. (pause)

J’ai été au Conservatoire de Chicoutimi pendant six ans. J’allais dire, je n’ai pas véritablement choisi de quitter Chicoutimi. C’est pas tout à fait exact. Y a eu des concours de circonstances plus personnelles qui m’obligeaient à me rapprocher de Montréal. J’ai fait des demandes de transfert, parce que des conservatoires de musique, y en a à plusieurs endroits, à l’époque, justement, c’était la naissance des conservatoires hors Montréal et Québec, dont Trois-Rivières, Hull, et tout ça. Je n’ai pas obtenu de transfert. Donc, je me trouvais dans la situation de dire, ben, à cause de ces raisons personnelles que je ne souhaite pas développées, j’étais jeune, j’avais la jeune trentaine, alors je me suis dit «Non, je ne vais pas m’accrocher à une permanence, alors qu’il y a d’autres choses plus importantes qui s’imposent à moi, j’ai une bonne formation, j’ai de l’expérience.» Donc, j’ai démissionné et je suis revenue à Montréal. Encore là, un geste extrêmement téméraire. J’avais la foi en la vie, faut croire… (pause)

Le retour au travail, trouver un nouveau travail n’a pas été aussi simple et aussi convainquant que j’aurais bien voulu le croire à l’époque où j’ai, l’espoir que j’avais quand j’ai quitté. Alors là, évidemment, y a eu une période assez difficile et puis je me suis mis en fait de chercher du travail un peu partout, dans les cégeps, les universités, les écoles secondaires, les écoles privées. Ç’a été très laborieux. En même temps, parce que j’ai toujours fait beaucoup de choses en même temps. J’avais tout de même une très très bonne formation en enseignement du piano, alors je me suis constituée un studio d’enseignement privé. Alors j’ai commencé à enseigner en individuel tout en cherchant un travail régulier. Finalement, j’ai obtenu un poste dans une commission scolaire. C’est sûr que ç’a été quelque chose pour moi un p‘tit peu difficile à accepter, parce que c’est vraiment pas ça que je désirais faire. Je désirais enseigner plutôt au niveau supérieur, cégep, université et faire de la recherche. Mais, je me suis dis: «On apprend toujours plus en travaillant qu’en attendant». J’ai accepté le poste et j’ai été quand même à la commission scolaire plusieurs années.

Comme je ne voulais pas passer ma vie dans ce domaine-là, je me suis dit: «Bon, je n’ai pas obtenu de poste à l’université, j’ai mon baccalauréat, ma licence de l’Université de Montréal, ma licence à Paris, bon, ça suffit pas, alors, je vais m’inscrire au doctorat. Quand j’aurai mon doctorat, peut-être que, ça va… on pourra pas me dire: «Vous avez pas les compétences pour venir enseigner à l’Université.» Bon. J’avais ce défi-là, mais en même temps, c’est sûr que c’est parce que j’adorais l’étude et la recherche, parce que sinon, cette ambition-là n’aurait pas suffi à me faire développer l’énergie et tout le travail que ça impliquait. Alors, c’est ce que j’ai fait. J’ai commencé. Je me suis inscrite au doctorat. J’ai commencé les études, enfin, les cours, les séminaires de base. Ça, c’est toujours en continuant à travailler, à enseigner, et enseigner en plus en privé. Je regarde ça aujourd’hui, je trouve ça un p’tit peu, ça me fait un peu sourire. Mais, enfin, à l’époque ça m’animait. (pause)

Ben! Ce que la société pourrait faire pour nous faciliter la vie (sourire)? J’aimerais bien que moi, par exemple, quand je me présente quelque part, on ne me considère pas que comme une personne aveugle; on me considère d’abord comme une personne avec ses forces et ses faiblesses, son tempérament, ses capacités, etc., et puis, une personne qui, bien entendu, de par sa condition, est non-voyante. (pause)

Quelquefois, vous savez, ce qui m’agace, c‘est curieux. Comment se fait-il que les gens manquent autant d’imagination? Comme s’il y avait une seule façon de faire les choses dans la vie. (pause)

Qu’est-ce que j’admire le plus chez quelqu’un? C’est, c’est, c’est pas facile. J’essaie de cerner ça. Une grande culture. J’aime beaucoup les gens qui réfléchissent. Quand je parle de culture, c’est pas juste de bagage de connaissances, la réflexion sur le monde, être capable de nuancer, de créer des liens, une grande empathie, un profond respect de l’autre. Évidemment, beaucoup de courage, c’est-à-dire, d’essayer de se construire, de construire notre milieu. J’ai beaucoup de mal à tolérer l’attitude de victime. Ce qui me rassure, c’est l’estime et la confiance de l’autre, mais, authentiques. (pause)

C’est toujours un p’tit peu délicat de dire: «Je n’ai pas d’enfant parce que je l’ai choisi». C’est toujours un lien en… évidemment, y a toujours un impact entre les circonstances de la vie dans dans lesquelles les relations se sont établies et tout. Moi, je suis affectée d’une rétinite pigmentaire qui est une maladie ou malformation, comme on veut, congénitale. Donc, congénitale veut dire transmissible. J’aurais beaucoup de difficulté, pour ne pas dire, en tout cas, je n’ai pas voulu mettre en situation d’avoir un enfant qui ne voit pas ou des enfants qui ne voient pas d’abord parce que j’aurais été, je pense, très malheureuse de confronter ses limites aux mêmes genres de limites que j’avais moi. Peut-être quelque part, je me serais sentie un peu (le mot est trop gros là) mais coupable de lui imposer une situation qui, bon, malgré tout ce que j’ai raconté, tout est pas si dramatique que ça, mais, de lui imposer ça, parce que c’est pas si facile que ça à vivre. Mais, vous allez me dire, y a bien d’autres choses bien difficiles à vivre aussi. Tout à fait d’accord. Mais, c’est par rapport à moi-même. Je ne me sentais pas à l’aise pour imposer à quelqu’un d’autre ce genre de vie-là ou ce genre de mère que j’aurais été, même si je pense que j’aurais été une très bonne mère. Mais, non, j’ai … en tout cas… j’ai pas voulu faire face à ça. (pause)

Si j’ai fait de l’enseignement et j’ai tant aimé ça, c’est que y’avait ce lien. Mais, ce que j’aimais dans l’enseignement, c’est transmettre des connaissances, mais, c’est plus que ça, c’est aussi, avant de transmettre une connaissance, il faut gagner la confiance de la personne à qui tu dois transmettre une connaissance. Et moi j’ai toujours cru que une personne ou un enfant, peu importe, apprenait quelque chose tellement plus facilement s’il avait confiance dans la personne qui était en face de lui pour lui communiquer une information. Lien de gagner, de mériter la confiance de l’élève qui qui croit en ce que je lui enseigne, en ce que je lui montre, en ce que je lui demande, même en ce que je peux exiger, maintenant faut-il qu’il soit prêt à m’accueillir et que cette confiance-là puisse s’établir. Plus jeune, j’ai beaucoup forcer les choses. Maintenant, je ne veux plus forcer les choses.

 

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Entrevue accordée à Madame Jeannette Biondi pour l’émission VISAGE en 1985 produite et télédiffusée à Radio-Québec.

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